Tennis et philo

Le philosophe Gilles Deleuze, lorsqu’il parle du tennis – en grand connaisseur et amateur qu’il était – oppose le lift au jeu plat en disant que la suprématie du lift correspond à la montée en puissance du sentiment de revanche sociale des classes bourgeoises sur les classes aristocratiques – où ce qui en tient lieu, disons…– car le lift ne s’embarrasse d’aucune autre finalité que l’efficacité tandis que le jeu plus à plat (plus franc et plus esthétique) persiste à vouloir «épater la galerie», à vouloir offrir un spectacle à tous ceux qui viennent dans les stades pour vibrer encore à l’accomplissement d’une belle gestuelle. Une sorte d’alliance profonde et ancestrale entre le peuple et ses héros, que la bourgeoisie industrielle montante (non point l’hédoniste qui a finalement été éliminée, elle aussi) a tout fait pour brouiller afin d’asseoir son pouvoir égoïste.

(…).Oui, ce besoin d’épater la galerie, au sens ancien, celui du jeu de paume, cet aimable cabotinage décrit par certains observateurs humoristes et ludiques du tennis, ce partage du plaisir gestuel, semblent être à cent lieues des préoccupations des joueurs de l’école espagnole ou argentine d’aujourd’hui, ces inlassables Calibans tenaces et ultra accrocheurs embusqués derrière leur ligne de fond et prêts à tout pour faire tomber dans leurs filets stratégiques, les rares Ariels encore égarés sur les courts de terre battue. »

«Tous ces instants passés à courir derrière une balle, au cours de ma vie, me semblent non seulement ne faire qu’un long moment inespérément suspendu depuis l’enfance, mais encore demeurer les seuls susceptibles de m’être comptés au nombre des rares joies sans mélange que la mort elle-même ne pourra me ravir, car ils s’inscrivent au coeur de l’unique dimension d’éternité directement palpable en ce monde transitoire : la pure extase ludique.»