Printemps du Portugal

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Extrait de Contretemps :

L’impasse portugaise ne ressemble en rien à une impasse mexicaine1. Dans cette impasse digne d’un jeu vidéo, le tueur à gages (à savoir le gouvernement portugais), a été abattu, écrasé et enterré, et pourtant, son commanditaire (la Troïka), continue à lui envoyer des points de vie afin de le maintenir sain et sauf.

Il s’agit là d’un cas classique de tromperie qui dure depuis longtemps, mais au lieu de jeter l’éponge, l’équipe portugaise se trouve renforcée. Le 2 mars, plus d’un million et demi de Portugais sont ainsi descendus dans la rue, sous le slogan : « Que la Troïka aille se faire foutre ». Dans près d’une trentaine de villes à travers le pays, les manifestants ont dénoncé clairement les politiques d’austérité ainsi que leurs promoteurs : le gouvernement et la Troïka, exigeant la démission du gouvernement et revendiquant le retrait du mémorandum imposé par la Troïka. Et ce n’était pas la première fois. Le 15 septembre de l’année dernière, les Portugais, outragés, avaient déjà élevé la voix contre le gouvernement et la Troïka, rassemblant près d’un million de personnes à travers le pays, en scandant pour la première fois le mot d’ordre : « Que la Troïka aille se faire foutre ».

La légitimité démocratique du gouvernement a donc été réduite en lambeaux par la rue, qui exige à présent sa démission. Une telle exigence rassemble l’ensemble des partis de l’opposition2, les organisations de la société civile, les syndicats, et à présent la Cour constitutionnelle. En effet, pour la seconde année consécutive, la Cour constitutionnelle a jugé que les coupes budgétaires étaient contraires à la loi, et donc anti-constitutionnelles. Et alors que le gouvernement avait autorisé l’année dernière, de manière totalement illégale, les nouvelles coupes budgétaires, en prétextant de « l’urgence économique » dans laquelle le pays se trouvait plongé, cette année, la Cour a utilisé ses pleins pouvoirs pour exiger le rétablissement des salaires qui ont été retirés aux salariés, retraités, chômeurs, universitaires et fonctionnaires.

Pour la seconde fois, le plan budgétaire du gouvernement était jugé anti-constitutionnel, et donc illégal, et la protestation générale a émergé de nouveau dans la société civile : démission immédiate. Le gouvernement, isolé et rendu incapable de se montrer publiquement pendant plus de deux mois (le Premier ministre, ses ministres et ses secrétaires d’Etat étaient interrompus à chaque audience), n’a donc présenté aucune mesure d’austérité durant cette période : d’abord de peur de provoquer de nouvelles mobilisations, ensuite en raison des rassemblements massifs. Entre le jour où le Parti socialiste a déposé la motion exigeant la démission du gouvernement et la décision de la Cour constitutionnelle, le ministre le plus important du gouvernement, celui qui lui a imprimé son orientation politique, Miguel Relvas, a présenté sa démission, laissant le Premier ministre orphelin de l’homme qui l’avait porté à la tête du Parti social-démocrate (PSD)3 et du pays.

Le gouvernement emploie à présent la rhétorique bien connue de la peur et de la faillite, mais aussi de l’absence d’alternative. Le Président de la République, Cavaco Silva, qui avait lui-même demandé à la Cour constitutionnelle d’évaluer le nouveau budget de l’Etat, estime que le gouvernement est à même de se maintenir au pouvoir. Il est probablement le seul dans le pays à le croire, preuve de son caractère partisan et de sa loyauté envers son parti de toujours, le PSD. Les événements récents (notamment les manifestations du 2 mars), ont montré que le Président lui-même se trouve sur une pente glissante, étant considéré comme inefficace, partisan et incapable d’exercer la fonction qu’il occupe depuis sept ans.

La décision de la Cour constitutionnelle relative aux coupes budgétaires exigées par la troïka, est un pas important en avant vers la reconnaissance de l’illégitimité des conditions imposées aux pays d’Europe du sud, particulièrement après l’épisode chypriote. Ce dernier a montré qu’il n’y a ni frontières ni scrupules en matière d’oppression et d’exploitation économique, dans cette vision plus que jamais impérialiste de l’Europe. L’exigence populaire et les manifestations historiques aux cris de « Que la troïka aille se faire foutre » ont eu, sur cette question, un rôle crucial, permettant à la Cour de faire primer des lois nationales et démocratiques sur des traités et des mémorandums européens, imposés sans vote.