Gaza

Photos : Intervention divine E. Suleyman 2002

Pour comprendre l’escalade à Gaza, il faut toujours rappeler quelques données sur ce territoire (360 kilomètres carrés, plus de 1,5 million d’habitants, soit plus de 4 500 personnes par kilomètre carré — ce qui en fait un des endroits de la planète où la densité de population est la plus élevée), occupé depuis 1967 par Israël. Même si l’armée s’en est retirée, ses accès avec le monde extérieur sont toujours contrôlés par Israël ; la circulation à l’intérieur même de cette mince bande de terre est limitée et le blocus mis en place depuis des années perdure : pour les Nations unies, Gaza reste un territoire occupé.

Les données qui suivent sont fournies par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires dans les territoires palestiniens (OCHA oPt), dans un document de juin 2012 intitulé : « Five Years of Blockade : The Humanitarian Situation in the Gaza Strip » :

- C’est en juin 2007 que le gouvernement israélien a décidé d’intensifier le blocus de ce territoire, qui était déjà sévèrement « contrôlé ». - 34 % de la population (et la moitié des jeunes) est au chômage. - 80 % de la population dépend de l’aide alimentaire. - Le PNB par habitant était, en 2011, 17 % en dessous de celui de 2005 (en termes constants). - En 2011, un camion par jour sortait de Gaza avec des produits pour l’exportation, soit moins de 3 % du chiffre de 2005. - 35 % des terres cultivables et 85 % des eaux pour la pêche sont partiellement ou totalement inaccessibles aux Gazaouis à la suite des restrictions israéliennes. - 85 % des écoles doivent fonctionner en « double service » — un le matin, l’autre l’après-midi —, en raison de la surpopulation.

Toute guerre s’accompagne d’une propagande intense et le gouvernement israélien est passé maître dans cet art. Déjà lors de l’offensive de décembre 2008-janvier 2009, on avait assisté à un déferlement médiatique (Marie Bénilde, « Gaza : du plomb durci dans les têtes »). Des intellectuels français, dont l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, avaient contribué à cette désinformation.

L’homme assassiné par Israël, Ahmed Jabari, était le chef de l’aile militaire du Hamas (sur cette organisation, lire « Qu’est-ce que le Hamas ? »). Nombre de médias le présentent comme « un terroriste » responsable de toutes les attaques contre Israël. La réalité est assez éloignée de ce portrait — au-delà même de l’usage du terme « terrorisme », pour le moins ambigu. Une nouvelle fois, c’est un journaliste israélien Aluf Benn qui fait remarquer (« Israel killed its subcontractor in Gaza », Haaretz, 15 novembre) :

« Ahmed Jabari était un sous-traitant, en charge du maintien de la sécurité d’Israël dans la bande de Gaza. Cette qualification paraîtra sans aucun doute absurde pour tous ceux qui, au cours des dernières heures, ont vu Jabari décrit comme un “archi-terroriste”, “le chef du personnel de la terreur” ou “notre Ben Laden”.

C’était pourtant la réalité durant ces cinq années et demi. Israël a exigé du Hamas qu’il observe la trêve dans le sud et la fasse appliquer par les nombreuses organisations armées dans la bande de Gaza. L’homme à qui avait été confiée cette tâche était Ahmed Jabari. »

Il suffit de regarder les graphiques publiés par le ministère des affaires étrangères israélien lui-même sur les tirs de roquettes (« Palestinian ceasefire violations since the end of Operation Cast Lead », 14 novembre 2012), pour se rendre compte que, de manière générale, la trêve a bien été observée. Elle a été rompue par des raids de l’armée israélienne les 7 et 8 octobre 2012, puis les 13 et 14 octobre.

Chaque escalade fait suite à des assassinats ciblés de militants palestiniens à Gaza. Ces exécutions extra-judiciaires sont une pratique ancienne du gouvernement israélien (à laquelle les Etats-Unis se sont ralliés depuis longtemps). Vous avez dit « terrorisme » ? (lire « De Gaza à Madrid, l’assassinat ciblé de Salah Shehadeh », par Sharon Weill, Le Monde diplomatique, septembre 2009).

Le scénario avait été exactement le même en 2008. Alors que la trêve était respectée du côté palestinien depuis juin 2008 (« List of Palestinian rocket attacks on Israel, 2008 », Wikipedia), c’est l’assassinat de sept militants palestiniens en novembre qui devait déboucher sur une escalade et l’opération « Plomb durci ».

Sur les violations par Israël des cessez-le-feu au cours des dernières années, on pourra lire Adam Horowitz, « Two new resources : Timeline of Israeli escalation in Gaza and Israel’s history of breaking ceasefires » (Mondoweiss, 14 novembre 2012).

D’autre part, il est difficile de parler d’un affrontement entre deux parties : les F-16 israéliens et les roquettes palestiniennes ne sont pas des armes équivalentes. Le bilan humain, depuis la trêve de janvier 2009 qui a suivi l’opération « Plomb durci », le confirme.

L’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem dresse le compte des Palestiniens et des Israéliens tués à Gaza depuis le 19 janvier 2009 jusqu’au 30 septembre 2012 (« Fatalities after operation “Cast Lead” ») :

271 Palestiniens (dont 30 mineurs) contre 4 Israéliens.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes…

Le monde diplo. Novembre 2012

Occupation

Nouvelles de Palestine, extrait du Monde Diplomatique Aout 2012 :

Désormais la communauté internationale, accepte la vision israélienne des relations entre Israël d’un côté, Gaza et la Cisjordanie de l’autre : ce n’est plus une relation entre un occupant et un occupé, mais une relation entre parties en conflit, régie par les lois de la guerre. Ce point est capital et rend improbable un changement majeur dans l’attitude des gouvernements américain et européens, incapables d’échapper à cette vision.

Et il ne faut se faire aucune illusion (j’exprime ici mon point de vue) sur un éventuel changement de la politique américaine, en cas de réélection du président Obama.

Cette politique israélienne, rappelle Sara Roy, s’accompagne à la fois de l’expulsion de populations entières — le nombre de Palestiniens vivant dans la vallée du Jourdain est passé, entre 1967 et aujourd’hui de 250 000 à 50 000 —, de l’extension du travail des compagnies minières israéliennes en Cisjordanie, etc.

Sous nos yeux, la Palestine se réduit petit à petit à une simple question humanitaire. Il s’agit d’alléger les souffrance des Palestiniens, provoquées par l’occupation. Tout en acceptant, comme à Gaza, de punir ces mêmes populations quand elles votent mal.

Et, malgré ses déclarations lénifiantes, l’Union européenne poursuit, sans aucune honte, sa politique de coopération avec Israël. Ce qui faisait dire à Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne : « Sur le terrain, Israël défie la communauté internationale et détruit ce que l’Europe nous aide à construire. Comment expliquer alors qu’Israël demeure, et de loin, le premier partenaire de l’Europe dans la région ? Comment expliquer la signature de plusieurs accords sans contrepartie politique et alors même qu’Israël prive un autre partenaire, la Palestine, de mettre en œuvre ses propres accords avec l’Union européenne ? Comment exiger des autres partenaires de respecter leurs obligations pour obtenir des bénéfices déjà accordés à Israël, qui est pourtant responsable de violations graves et répétées du droit international ? Il revient à l’Union européenne de tirer les conséquences de ces questionnements afin de préserver son rôle, sa crédibilité, et son image, non seulement en Palestine, mais dans la région, et au-delà. »

En conclusion, Sara Roy voit quelque espoir dans une montée de nouvelles forces en Palestine, parallèlement au printemps arabe, mobilisées dans des formes de luttes non-violentes ; dans un renforcement de la solidarité entre les Palestiniens d’Israël et ceux des territoires occupés ; dans la défense de la revendication du droit au retour des réfugiés.

Ce qui est sûr, c’est que l’occupation se poursuivra tant qu’Israël ne paiera aucun prix réel, lourd, concret, au niveau local, régional (changements dans le monde arabe) et international (politique de sanctions).

A.Gresh

Till Roeskens :

Nouvelles de Palestine

A l’occasion d’un article de Florence Massena dans Alternatives économiques paru en juin 2012, retour sur le travail de Till Roeskens avec la vidéo de 2010 sur l’absurdité de la situation en Palestine :

http://vimeo.com/25189174

Photos du film de Till Roeskens

Article de Florence Massena :

Pendant quatre mois, près de 2 000 détenus palestiniens ont suivi une grève de la faim pour protester contre leur emprisonnement sans jugement. Un accord a été trouvé avec l’administration israélienne le 14 mai dernier mais, un mois après, rien ne semble avoir changé.

Un mouvement de grève de la faim a touché près de la moitié des prisonniers palestiniens en Israël (au nombre de 4 700 selon B’Tselem, le centre d’information israélien des droits de l’Homme dans les Territoires Occupés) entre le 17 février et le 14 mai dernier.

Ils protestaient contre la détention administrative en Israël, qui autorise l’armée à désigner n’importe quel Palestinien et à le faire emprisonner sans preuve et sans jugement ni accès à son dossier pour six mois renouvelables à l’infini. Cette mesure a été adoptée pendant le mandat britannique et était destinée alors à lutter contre les actions armées du mouvement sioniste. Selon Addameer, une association palestinienne de défense des droits des prisonniers en Israël, la population carcérale palestinienne en Israël est passée de 4 417 à 4 659 depuis janvier. La peine minimale est de six mois pour un prisonnier administratif, d’une nuit pour les autres.

Un mouvement de soutien international

Près de 2 000 prisonniers se sont engagés dans cette action en soutien à deux prisonniers qui avaient commencé le 29 février : Bilal Diab et Thaer Halahleh, accusés de faire partie du Djihad islamique par l’armée israélienne. Au bout de quelques semaines, un mouvement international de soutien a agité non seulement Gaza et la Cisjordanie mais aussi la toile, permettant à des collectifs indépendants au Royaume-Uni, en France, en Italie et en Allemagne notamment, d’organiser des journées de jeûne en soutien. Human Rights Watch, l’Organisation Mondiale de la Santé et Richard Falk, rapporteur spécial de l’ONU, ont également alerté la communauté internationale sur les dangers menaçant la vie des prisonniers, sans réaction de celle-ci. Au niveau français, Amnesty International et l’Association France Palestine Solidarité se sont engagés publiquement en appuyant ces appels internationaux. Le 17 juin, le quotidien israélien Haaretz a annoncé que Yaniv Mazor, un réserviste israélien de 31 ans, avait été emprisonné vingt jours suite à son refus de servir une quatrième fois dans l’armée en dix ans. Il a suivi le mouvement de grève de la faim en soutien des détenus administratifs palestiniens, selon l’AFP.

Plusieurs revendications se sont trouvées au cœur de la grève : la fin de la mise en cellule d’isolement, l’autorisation de passer des coups de téléphone et de recevoir la visite de la famille provenant de Gaza (interdite de passage sur le sol d’Israël), et l’accès aux livres et aux études. Après un durcissement de la grève par les prisonniers qui refusaient les transfusions sanguines et la prise de vitamines, un médiateur égyptien de la Commission centrale de la direction de la grève des prisonniers palestiniens et sur demande de l’Autorité palestinienne, le gouvernement israélien et l’administration pénitentiaire ont passé un accord le 14 mai. En échange de la signature d’un document attestant qu’ils ne participeront à aucune activité terroriste et qu’ils arrêteront leur grève de la faim, un millier de Palestiniens ont vu leurs demandes acceptées, et leur peine diminuée.

Quels changements ?

Mais un mois après, rien ne semble avoir changé. Hassan Safadi, qui était emprisonné depuis le 29 juin 2011 et avait participé à la grève de la faim du 5 mars au 14 mai, a été condamné à six mois de détention supplémentaire. Addameer dénonce la situation comme étant une violation de l’accord par Israël, accusation renforcée par le fait que le prisonnier Dirar Abu Sisi se trouve toujours en isolement, et que les visites de familles venant de Gaza n’ont toujours pas repris. L’avocat d’Addameer a  pu voir Hassan Safadi, actuellement tenu en détention au secret dans la prison de Hadarim. Il se trouve selon lui dans un état grave.

En marge de l’Euro 2012, un autre prisonnier palestinien a mobilisé les consciences internationales. Il s’agit de Mahmoud Sarsak, Gazaoui arrêté le 22 juillet 2009 dans le terminal d’Erez (poste de contrôle qui sépare la ville de Rafah d’Israël) qu’il traversait afin de rejoindre l’équipe nationale palestinienne de football en Cisjordanie. Après le début de sa grève de la faim, Eric Cantona a tenu à le soutenir en envoyant une lettre au ministre britannique des sports et au président de l’UEFA Michel Platini, signée par le philosophe américain Noam Chomsky et le réalisateur anglais Ken Loach. Le 12 juin, le président de la FIFA Joseph Blatter a émis un carton jaune diplomatique envers Israël en exhortant la Fédération israélienne de football à réagir dans les plus brefs délais. Six jours après cet appel, l’Etat hébreu s’est engagé à libérer le jeune footballeur le 10 juillet.