Au pays de l’or noir

Photo : There will be blood de P.T. Anderson (2007 )

Par MAXIME COMBES Economiste, membre de l’Aitec (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs)

«Historique», c’est ainsi qu’avait été saluée la découverte de pétrole au large de la Guyane. Suspendues au début du mois par Nicole Bricq, à son arrivée au ministère de l’Ecologie, les autorisations pour réaliser des premiers forages et études sismiques ont finalement été délivrées, après un arbitrage gouvernemental qui lui a coûté son maroquin.

Après être montés au créneau, Shell, Total et les associations de pétroliers se sont réjouis de ce revirement aussi brutal qu’inattendu. Présenté comme un «potentiel économique majeur», ce pétrole est supposé faire d’une pierre deux coups : réduire la très forte dépendance aux importations de pétrole de la métropole et offrir emplois et revenus à la Guyane. Quel soulagement ! Comme si le pic pétrolier ou les défis climatiques ne nous concernaient plus. Mais ce gisement est-il de nature à faire reculer le pic pétrolier et/ou assouvir les besoins hexagonaux ?

Selon les dernières données de Shell, le bassin pétrolier guyanais comporterait 700 millions de barils ; 300 pourraient en être extraits. Ce champ offshore est supposé être le miroir géologique du champ Jubilee, découvert en 2007 au large du Ghana, qui recèlerait 1,4 milliard de barils. Plus hypothétique encore, les industriels parient sur un bassin d’hydrocarbures environnant pouvant contenir jusqu’à 5 milliards de barils. Soit, selon les estimations retenues, entre 0,025% et 0,4% des réserves mondiales prouvées actuelles.

Puisque la France consomme environ 2 millions de barils par jour, le gisement guyanais représente tout au plus une poignée d’années de consommation française. Rien qui ne puisse changer durablement la donne. Dans son rapport de l’automne 2010, l’Agence internationale de l’énergie estime que la production des champs de pétrole conventionnel existants devrait chuter de près de 30%, soit 20 millions de barils par jour, d’ici à 2020. Dit autrement, pour maintenir la production de pétrole conventionnel d’ici à 2020, ce sont deux Arabie Saoudite qu’il faudrait découvrir et mettre en exploitation. A cette aune, les découvertes supposées en Guyane sont infimes. Négligeables, disent les économistes. En tout cas, loin d’être «historiques».

Sans doute est-ce la raison pour laquelle les prospections et exploitations de pétrole non-conventionnel s’emballent. Exploitation en eaux profondes, pétrole issu de sables bitumineux ou de schiste, exploration en Arctique, l’industrie pétrolière est désireuse de forer toujours plus loin et plus profond. En Guyane, il s’agirait de creuser à 6 000 mètres de profondeur, tout près d’une des dernières grandes mangroves de la planète jusqu’ici à peu près préservée. Au risque de conséquences écologiques gravissimes, comme la marée noire du Golfe du Mexique. Au mépris également des exigences climatiques.

Sur la base d’une étude du Postdam Institute for Climate Impact Research, l’ONG Carbon Tracker a calculé qu’il ne fallait pas émettre plus de 565 gigatonnes de CO2 ou équivalents CO2 d’ici à 2050 pour avoir 4 chances sur 5 de ne pas dépasser les 2° C d’augmentation de la température globale – au-delà desquels les dérèglements climatiques ne seraient plus maîtrisables. Or, la combustion de toutes les réserves prouvées de pétrole, charbon et gaz de la planète engendrerait 2 795 gigatonnes de CO2. Soit 5 fois plus. Dit autrement, 80% de ces réserves ne doivent pas être extraites et consommées si l’on veut respecter les préconisations des scientifiques. Ces résultats peuvent être précisés. Mais les ordres de grandeur sont là. A échéance d’un demi-siècle, nos sociétés ne seront pas confrontées à une pénurie de pétrole, mais à un trop-plein.

Pourquoi donc continuer à forer et creuser sans tenir compte de ces réalités, si ce n’est pour assouvir l’avidité d’industries pétrolières et gazières dont les valeurs boursières et les triple A délivrés par les agences de notation sont basés sur le maintien et l’accroissement de ces réserves ? Réserves qui n’ont guère de valeur si nous ne pouvons en utiliser qu’un cinquième. En ce sens, la recherche et l’extraction de ressources énergétiques fossiles peuvent-elles être laissées à la seule appréciation du secteur privé, alors que de leurs décisions dépend la possibilité ou non d’assurer une certaine stabilité climatique, bien commun de l’humanité ?

Sauf à verser dans le climatoscepticisme ou la destruction programmée de la planète, la lucidité imposerait donc de stopper les explorations en cours, Arctique compris. Une sorte de moratoire international que la France pourrait initier avec les gisements en Guyane. Pendant ce temps, place serait faite à des politiques locales, nationales et internationales pour une vraie transition énergétique, permettant de ralentir les extractions actuelles, en commençant par les plus polluantes, afin de concentrer nos efforts sur la sobriété et l’efficacité énergétiques, et le développement des énergies renouvelables.

Laisser le pétrole dans le sol, voilà une idée à creuser.

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Non à leur économie verte !

DOSSSIER AUTOUR DU SOMMET DE RIO :

50 000 personnes à Rio contre le néolibéralisme vert

Par Sophie Chapelle (21 juin 2012) source : Basta

Plus de 50 000 personnes ont défilé le 20 juin dans les rue de Rio de Janeiro au Brésil. Une centaine de chefs d’État arrivaient au même moment sur les lieux de la conférence des Nations unies sur le développement durable à l’autre bout de la ville. Cette marche à l’initiative du Sommet des peuples – sommet alternatif organisé par la société civile en marge de la conférence de l’ONU – était placée sous le signe de « la justice sociale et écologique », « contre la marchandisation de la vie », et « pour la défense des biens communs ». Pour Fatima Mello, de la Fase [1], une organisation brésilienne, ce succès est lié au désarroi que génère la conférence officielle. « Nous sommes tous ensemble pour dire non à l’économie verte et oui aux mouvements et convergences populaires, a-t-elle confié. C’est un nouveau cycle de luttes sociales qui s’ouvre » (voir la vidéo).

Des rassemblements et des marches décentralisées ont eu lieu partout dans le monde ce jour-là. En France, une trentaine d’associations avaient appelé à parodier une vente aux enchères fictive de la Terre à Paris. 350 personnes ont constitué à Biarritz une grande chaîne humaine pour la justice sociale et écologique. « Les vraies solutions et alternatives ne manquent pas, notamment au plan local, a rappelé une militante du collectif Bizi qui participait à la chaîne. Transports collectifs de proximité plus sobres, monnaies locales, maintien d’une agriculture paysanne de proximité, luttes pour le tri des déchets à la source… » Toutes ces mobilisations avaient un mot d’ordre : ne pas laisser les questions écologiques et environnementales entre les mains des responsables économiques et financiers.

Notes

[1] Federação de Órgãos para Assistência Social e Educacional.

Interview Cynthia Fleury, philosophe et chercheuse au Muséum d’histoire naturelle :

    Par LAURE NOUALHAT

En route pour Rio + 20, Cynthia Fleury, philosophe, chercheuse au Muséum d’histoire naturelle et coauteure d’un passionnant ouvrage sur la réconciliation homme-nature (1), nous livre son espoir de voir émerger une nouvelle forme de gouvernance.

Rio + 20 n’a pas encore eu lieu que tout le monde prédit son échec. Pourquoi s’y rendre ?

Je pense que ce sommet reste fondamental, même si on ne peut pas mesurer son impact à l’instant t, notamment celui du Sommet des peuples. Peu de médias en font la restitution alors que c’est là, lors de ce grand rendez-vous de la société civile et scientifique, que la pression s’organise. Il est certain que le volet intergouvernemental du sommet, qui démarre mercredi, sera profondément décevant, mais ce qui se joue dans le sommet off est fort. Du côté officiel, il s’agit de concilier les envies, ou plutôt les non-envies, des différents gouvernements, mais cela n’empêche pas la vérité d’un mouvement en formation. Certes, il y a l’interface de la langue de bois, le jeu de dupes, le sommet de façade, mais il y a aussi la société civile qui se fait entendre, qui fait son travail d’influence, de remontée citoyenne et de boîte à outils. Nous sommes loin des clichés des peuples autochtones qui se réunissent pour lutter contre la famine ou désirer un monde plus juste. Ce n’est pas rien de transformer la gouvernance mondiale : c’est un acte professionnel, scientifique. Alors que les gouvernements se débattent pour sortir des crises, à Rio, vous trouverez des solutions clé en main. Pourtant les politiques ne s’en saisissent pas.

Lesquelles ?

En ce qui concerne la crise des dettes ou des banques européennes, qu’il ne faut plus dissocier de la crise écologique, le collectif Roosevelt propose d’utiliser l’article 21-3 du statut du système européen des banques centrales pour contourner l’impossibilité faite à la BCE de prêter aux Etats membres. Hors des solutions existantes, il ne faut pas s’empêcher d’imaginer d’autres voies, notamment en matière de gouvernance mondiale. Le problème, c’est qu’elle est dématérialisée. Il faudrait la rematérialiser en ayant, dans nos Parlements, des parlementaires étrangers qui pourraient voter sur les questions environnementales. Mais, de cela, les politiques ne se saisissent pas.

En revanche, ils semblent prêts à se saisir de la notion d’économie verte…

Nous sommes dans une guerre des vocables, on parle aujourd’hui d’économie verte, d’économie mauve [qui associe économie et culture, ndlr], demain, elle sera orange, etc. A la société civile de déconstruire l’addiction à la croissance. Mais il faut proposer un projet de liberté politique, restaurer un contrat social. Il ne suffira pas de passer par le dogme apocalyptique religieux.

On va aussi parler de résilience, notion nouvelle dans un tel sommet. Est-ce que ça veut dire que tout est fichu ?

Recourir à la résilience ne doit pas être juste une gestion de la catastrophe qui permettrait de continuer à faire ce que l’on fait en se contentant d’en gérer les conséquences. Il faut garder sa puissance évolutive, imaginaire, sa capacité de réversibilité, de transformation… On ne peut pas se servir de la résilience pour gérer le délire mortifère de notre incapacité à inventer un monde nouveau.

(1) L’Exigence de la réconciliation : biodiversité et société, éditions Fayard.

Action du collectif à la Bourse de Paris :

http://www.youtube.com/watch?v=vauuSMzMGq0&feature=youtu.be&noredirect=1

Occupy Rio +20 :

http://occupyrioplus20.net/

Rio : sommet des peuples

Quarante ans de conférences sur l’environnement : et nous et nous ?

Quarante ans après la première conférence sur l’environnement organisée par l’ONU, il n’est pas certain que les politiques aient fait beaucoup de progrès pour protéger la planète.

Commencé depuis le 15 juin, le Sommet des Peuples va tenter d’infléchir le cours des négociations pour l’instant plus que décevantes des délégués officiels qui se réuniront à partir du 20 juin. Une suite peu encourageante des trois conférences mondiales sur l’environnement déjà organisées depuis 1972. Si il existe une différence essentielle entre la conférence de Stockholm et celle de Rio de Janeiro de cette année, elle réside d’abord dans la nature des rapports entre les participants officiels et la société civile. En 1972, la distance entre le centre de conférence des chefs d’Etat et les forums et rencontres des associations n’était que de quelques centaines de mètres à parcourir à pied, et nulle mesure sécuritaire ne séparait les uns des autres. En 2012, il faut prés d’une heure d’autobus pour aller de l’une à l’autre puis monter patte blanche. Evolution qui en dit long sur l’altération de la qualité des échanges entre les politiques et ceux qui contestent leur inaction. D’autant plus, autre caractéristique fondamentale de ce qui s’est passé à Stockholm, que les uns pouvaient aller s’exprimer chez les autres et réciproquement. Un ministre, voire un chef d’Etat ou de gouvernement, n’hésitant pas à venir affronter les contestataires et discuter pied à pied avec eux. Ce qui, par exemple donna un splendide dialogue entre Indira Gandhi, première ministre de l’Inde, et une salle parfois houleuse de militants.

Le responsable de la conférence de Stockholm, Maurice Strong, et le défilé des jeunes. Sans un seule policier à l’horizon.Au delà des décisions prises et oubliées, Stockholm fut une fête de la parole, un festival de révélations et d’échanges sur l’état du monde, sur les pollutions, sur les destructions, sur la démographie, sur les famines, sur l’agriculture, sur la baisse déjà constatée de la biodiversité, sur le mauvais état des mers, sur la régression de la forêt amazonienne, sur le sous développement ou sur le (mauvais) sort trop souvent réservé aux Peuples Premiers. Toutes les questions qui motivent aujourd’hui la mouvance environnementalistes, y compris celle du réchauffement climatique étaient déjà posées. Tous les jours, un quotidien associatif financé par les Suédois sans aucune contrepartie ni censure, et sous-titré « L’environnement c’est de la politique », rendait compte des affrontements verbaux et idéologiques au sein de la société civile et entre les officiels. Peut-être, il ne faut pas écarter cette hypothèse, parce que le mouvement environnementaliste et écologique n’était pas encore professionnalisé, la conviction et la connaissance des dossiers tenant alors lieu d’une force de frappe que nombre d’apparatchiks de l’environnement n’ont peut être plus toujours. L’écologie politique restait balbutiante en France et les associations françaises ont été peu représentées dans un rassemblement dominé par les Anglo-Saxons et, aspect plus surprenant, par des militants et des délégations de ce qui se nommait encore le tiers-monde.

Le 14 juin, à l’issue d’une conférence qui dura une dizaine de jours, un cortége bariolé de milliers de jeunes a parcouru la ville. Sans escorte policière, même lorsque les premiers rangs, plutôt dénudés, parvinrent au pied des marches de la conférence officielle. Ils apportaient une résolution demandant « un moratoire arrêtant pendant dix ans le meurtre de tout être humain » dans lequel était notamment écrit : « Que pour une période d’essai de dix ans commençant le 1er juillet 1972, tous les gens de la terre et tous les gouvernement ayant la prétention de représentants ces gens, qu’ils soient tribaux, locaux, nationaux ou internationaux, reconnaissent que l’Homo sapiens est une espèce en danger et proclament dans l’allégresse un moratoire de dix ans à la chasse, au massacre et à l’empoisonnement de l’environnement des êtres humains ». Un texte qui reste hélas d’actualité…

En ce début d’après-midi, surgit de la plénière, le Canadien Maurice Strong (1) descendit les marches, son strict costume et sa cravate tranchant sur les couleurs du cortège. Après avoir écouté la proclamation il expliqua qu’il était entièrement d’accord avec son contenu. Succès garanti. Il faut bien sur faire la part de la récupération dans cette étonnante rencontre mais quelles qu’aient été les arrière-pensées des uns et des autres, la scène illustrait parfaitement l’atmosphère d’une conférence qui vit les militants et le jeunesse faire pression sur les gouvernements et être sinon écoutés, au moins entendus. Pour le plus grand bénéfice de l’opinion publique jusque là indifférente.

Pour le reste, malgré l’opposition, soulignée par les leaders du tiers- monde, entre les pays développés inquiets des destructions et pollutions et les pays du Sud en besoin de développement contre la misère, la Conférence adopta des mesures ou des résolutions qui seraient aujourd’hui considérées comme novatrices. Qu’il s’agisse des ressources naturelles, des rejets toxiques, de la préservation de la flore et de la faune sauvage, de la pollution des mers, de la surpêche, des catastrophes naturelles, de la stabilité des prix agricoles et des matières premières, de l’action de organismes internationaux, de l’indemnisation des victimes de pollution ou de la fin de l’impérialisme des nantis. Tous ces points étant précisés et développés dans une déclaration en 25 articles dont la négociation dura plusieurs jours et plusieurs nuits car, on contraire de ce qui se passe désormais, elle n’avait pas été rédigée à l’avance par des technocrates internationaux.

Mais la suite prouva que, pour les gouvernements, le chemin à parcourir était encore long et que les conférences seraient hélas condamnées à régresser ou à se répéter sous les influences conjuguées des égoïsmes étatiques, des lobbies industriels et de la mondialisation.

Source : Politis

Lien avec le sommet des peuples :

http://cupuladospovos.org.br/fr/