Presse libre

Extrait d’un entretien dans Mediapart :

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Edwy Plenel – Il y avait deux raisons pour créer Mediapart. L’une, c’est évidemment la crise de nos métiers, de l’information, de la presse, du journalisme. Il fallait créer un laboratoire de recherche, un atelier de création, en expérimentant. L’autre raison, c’était : dire non.

Pas seulement à Sarkozy. Non à ce qui nous pourrit la tête, qui est au cœur de la crise spécifique de notre pays. Je ne parle pas de la crise économique ou sociale, celles-là ne sont pas propres à la France. Mais il y a une crise démocratique, dont le sarkozysme a été l’hubris, une sorte d’alerte, caricaturale, qui est ce que j’ai appelé le présidentialisme français. L’immense soulagement de son départ n’efface pas l’inquiétude. Car c’est une victoire courte, et d’autant plus fragile qu’elle aurait dû être massive face à une droite, xénophobe, islamophobe, comparable à la droite avant-guerre, antirépublicaine, maurassienne, barrésienne. Or, ce sursaut n’a pas eu lieu. On l’a viré, mais ça n’a pas été un sursaut.

Nous avons eu un président de gauche, François Mitterrand, qui était le mieux averti sur les excès de ce présidentialisme. Il en avait fait le procès. Mais il a été vaincu par les institutions. Il y a certainement d’autres causes, des causes personnelles, mais il a été vaincu. Quand il dit : ces institutions étaient dangereuses avant moi et elles le seront après, il nous lègue sa défaite. Accentuée par l’erreur, sous Jospin, de cumuler le quinquennat et la fameuse inversion du calendrier, qui aurait permis, si elle n’avait pas été faite, d’accentuer le parlementarisme, de rééquilibrer le système.

Ce défi est devant nous. Je ne dis pas : il est devant François Hollande. Je dis : il est devant nous, puisque François Hollande sera aussi ce que nous en ferons. Ça se joue tout de suite. Nous sommes dans un moment crucial : soit nous réussissons à renverser la machine, soit cette machine nous avale.

M.B. – Ça concerne le présidentialisme, qui est au cœur de la Ve République. Mais quand tu crées Mediapart, j’imagine que tu ne nourris aucune illusion sur ce qui a précédé : la tradition républicaine française, et les républiques qui ont abouti à ça, qui ont provoqué ça. Tu veux certes instruire les lecteurs, les citoyens, mais aussi refonder la presse.

E.P. – Les deux sont liés. Cette longue durée, qui a ramené la politique à un seul homme, à la personnalisation, à la dévitalisation, cela nous influence, cela nous conditionne.

La mission sociale du journalisme, c’est d’apporter des informations d’intérêt public. Commenter, débattre, n’est pas le privilège des journalistes, et avec la révolution numérique tous les citoyens peuvent le faire, parfois avec autant de talent que nous. Notre métier, c’est : apporter ces informations d’intérêt public. Et évidemment, les informations qui sont le plus d’intérêt public, ce sont les informations qu’on ne connaît pas, celles que le pouvoir, quel qu’il soit, nous cache, celles qui vont nous permettre de comprendre, d’être libres et autonomes dans nos choix. Si ce journalisme suscite tant de polémiques dans notre pays, c’est à cause du manque de culture démocratique. Quand on regarde l’évolution de notre métier, on voit comment des genres journalistiques sont liés à cet affaiblissement de la culture démocratique. Par exemple, l’intrusion du portrait, qui est un genre magazine, un genre pour une presse qui n’est pas du côté de l’information d’intérêt public, mais du côté de la proximité avec le consommateur, de l’utilitarisme, etc. Dans la presse quotidienne, le portrait est venu ramener la vie publique à la personne privée.

Avec Mediapart, il y avait l’idée d’illustrer ce que doit être une refondation démocratique à travers le cas spécifique de la presse, qui n’est pas une question marginale, mais une question au cœur de la vitalité d’une démocratie. C’est ça qu’on a voulu faire. On peut prendre d’autres exemples. En France, on n’a pas l’équivalent d’un Freedom of Information Act : une loi fondamentale sur l’accès à tous les documents d’intérêt public,  alors que ça existe aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, dans d’autres grandes démocraties. Accès direct, avec le moins d’entraves possible. Nous sommes un pays où il n’y a pas de loi authentiquement démocratique sur le secret des sources. En Belgique par exemple, le secret des sources est protégé comme le cœur de l’alerte citoyenne. Nous sommes un pays où le conflit d’intérêt est généralisé dans les médias. Autant que je sache, il n’y a pas d’autre démocratie européenne où des marchands d’armes, de BTP, du luxe, de l’import-export, etc., sont propriétaires de médias.

Nous ne sommes que des petits poissons qui, face à de gros requins, nagent dans une mer polluée. Alors, il faut d’urgence dépolluer la mer. Car cette corruption essentielle du système médiatique a des conséquences politiques désastreuses sur les contenus, sur les programmes, sur cette éducation ordinaire qui passe par la télé. Les gens qui ont voté pour la droite extrême, ce peuple un peu « perdu », un peu « égaré », quel est son lieu d’éducation politique sinon le spectacle télévisuel ? Le soir du premier tour, sur France 2, parmi les invités experts pour commenter le débat, il y avait Bernard Tapie ! C’est dire…

Bref, la question des médias est totalement imbriquée à la question démocratique, à l’urgence d’un sursaut démocratique. On va voir quelle sera la diversité à l’Assemblée nationale. Est-ce que le nouveau président de la République va accepter que l’Assemblée nationale ne fonctionne pas selon la loi de la majorité présidentielle, c’est-à-dire selon le désir du Président ? Est-ce que le parti socialiste va accepter la diversité : le Front de gauche, Europe écologie, pour que de nouvelles idées surgissent ? C’est une opportunité décisive, puisque c’est la première fois depuis l’après-guerre que la gauche peut être majoritaire dans les deux assemblées. Donc elle n’a plus aucun prétexte pour ne pas réformer. Si elle veut réformer la Constitution, il lui suffit désormais d’une majorité des trois cinquièmesdes deux assemblées. Donc elle a la possibilité de créer cette dynamique parlementaire. Si elle ne le fait pas, ce sera de sa responsabilité.

Pourquoi cette petite musique d’alarme ? Parce que les délais sont courts. Ça se joue tout de suite. Si ce sursaut démocratique ne se produit pas, on se retrouvera avec Marine Le Pen au second tour en 2017. Cette extrême droite, marginalisée depuis 1945 – elle était là, elle pesait, mais c’était un adversaire idéologique minoritaire, une famille intellectuelle qui a toujours eu des penseurs talentueux. On est étonné par l’itinéraire d’un Renaud Camus, mais Maurice Barrès lui-même venait de la gauche, avant de faire l’éloge de la terre et des morts, et d’être candidat à Neuilly… avec une brochure qui s’appelait « Contre l’étranger ». Le fonds commun de cette idéologie, c’est l’anti-égalitarisme. C’est le refus de l’égalité, d’où découle son refus de la démocratie. Leur idéologie profonde, et il y aura toujours des gens pour penser ça, c’est que les hommes ne naissent pas égaux. C’est leur cœur idéologique. Mais les catastrophes du XXe siècle avait relégué cette idéologie à la marge. Et il y avait un fonds commun qui unissait les familles dites républicaines, qui se traduisait par ce qui a été inscrit après 1945 dans la Constitution : on ne fait pas de distinction selon l’origine, la race, la religion, on respecte toutes les croyances.

Le sarkozysme est un événement politique qui a dépassé les pronostics les plus pessimistes. Il a libéré cette idéologie. Pire que prévu, comme dit Badiou. Désormais, ces idées-là ont totalement droit de cité dans une droite que la geste gaullienne, qui en venait, avait converti de force à la République. Et non seulement il a libéré cette idéologie, mais on a vu que son camp n’était que débandade face à cela. Il n’y a pas eu un gaulliste d’honneur pour se lever et dire non. Le grognard Sanguinetti avait dit : le giscardisme est un vichysme de temps de paix. Mais là, on aurait pu le dire à la puissance 10 ! Et on n’a pas entendu un seul gaulliste dire que le sarkozysme était un supervichysme de temps de paix. Et rappeler qu’à Vichy, ce n’étaient pas des fascistes, c’étaient des élites républicaines dévoyées. Maintenant, c’est libéré, c’est là. Le travail entre l’UMP et le FN va continuer. Sarkozy a donné le la, il a parlé Le Pen. Et même pire que Le Pen, puisque ce n’est pas Le Pen qui a dit que les civilisations étaient hiérarchisées, c’est Guéant. Le hallal, ça venait de Le Pen, mais c’est Sarkozy qui l’a imposé. Les « musulmans d’apparence », c’est une formule de Sarkozy. La désignation de l’islam comme l’adversaire, idem. Bref, tout cela est là maintenant, et travaille. C’est une xénophobie venue d’en haut. C’est une idéologie de crise venue d’en haut.

Comment on affronte ça ? Je pense que la question démocratique est le levier de la question sociale : elle porte la question de l’égalité, l’égalité des droits, c’est l’égalité des possibles, l’égalité de pouvoir revendiquer, de pouvoir bouger, et de briser ce qui est au cœur de la pensée conservatrice, et que l’on voit bien, y compris dans les théorisations de leurs publicistes dans la période actuelle : cette essentialisation du réel. Emmanuel Terray l’a dit : penser à droite, c’est penser que le réel est intangible. Le réel, ce n’est pas la réalité. Le réel, c’est : il y a une fixité, d’où l’identité nationale au singulier, il y a une immobilité, il y a une fatalité. Et être de gauche, c’est dire : non, on peut bouger les choses, on peut ouvrir les possibles. Et de ce point de vue, cette question-là traverse aussi une partie de la gauche. Parce qu’il y a une gauche conservatrice qui, face au réel, est immobile alors qu’être de gauche, c’est dire que la voie n’est pas écrite, c’est ouvrir la possibilité d’inventer la voie. D’où la question démocratique. Parce que la question démocratique redonne une vitalité, une confiance, une possibilité d’ouvrir le jeu. En tout cas je pense que dans la période où nous vivons, pas seulement en France, mais dans toute l’Europe, cette période de crise historique du continent, on n’a qu’une protection contre la voie régressive, la voie qui peut amener de nouvelles catastrophes, c’est : plus de démocratie.