Trader

Photos : Cosmoplis D. Cronenberg

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »

A. Gramsci

Emission de Daniel Mermet :

Dans cet univers de graphiques et d’analyses techniques, la blague fait beaucoup rire en ce moment… « Si la banque Lehman Brothers s’était appelée Lehman Sisters, il n’y aurait jamais eu de crise des subprimes. »

C’est bien connu, il y a un sixième sens féminin. Dans le foyer, qui tient les cordons de la bourse ? Les femmes, bien sûr.

On s’amuse chez les traders. On opère un « double sommet » ou un « tête épaule » sur les cours boursiers comme on exécute un « retourné acrobatique » avec son joueur de foot préféré sur sa console de jeux vidéos. Peu importe la chute, tout cela n’est que virtuel…

Les cours montent et descendent sur écrans. On fait de l’argent. Il n’a pas de crime là-dedans !

C’est ce qu’on appelle la société du détriment. Se goinfrer immédiatement sans penser aux conséquences.

La crise, c’est déjà hier. Images en noir et blanc face aux couleurs de l’espoir de faire de l’argent rapidement. En un seul clic…

http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2605

Cosmopolis : la fin d’un monde

David Cronenberg : « Relisez Marx ! »

Son « Cosmopolis », d’après Don DeLillo, est le film-choc du 65e Festival de Cannes.
Cronenberg. Pattinson. DeLillo. Trois noms qui sonnent comme les trois coups qui précèdent un lever de rideau. C’est le producteur Paulo Branco qui a orchestré la rencontre d’un roman culte, Cosmopolis (paru en France en 2003 chez Actes Sud) et du grand cinéaste canadien, spécialiste des adaptations prétendument impossibles (Le festin nu, d’après Burroughs, Crash, d’après J. G. Ballard). Et c’est Cronenberg qui a eu l’idée de confier le rôle du milliardaire Eric Packer, ce roi de notre temps, à l’acteur le plus médiatisé du moment, le vampirique Robert Pattinson. Le résultat est un film-choc, une plongée abyssale dans la psyché collective, une épopée de la déroute du capitalisme.
Pourquoi tourner aujourd’hui une adaptation de Cosmopolis ?
Parce que c’est un roman prophétique. Il a été publié il y a onze ans, et on y trouve ce que nous vivons aujourd’hui : la crise financière, les émeutes du type Occupy Wall Street, la révolte contre le capitalisme. Pendant que nous tournions le film à Toronto, les journaux télévisés retransmettaient les images des manifs à New York. Étrange rencontre de la réalité et de la fiction. Je voulais m’attaquer à la question de l’argent, ce monstre que nous avons créé et qui, comme celui du professeur Frankenstein, échappe à notre contrôle. En adaptant Cosmopolis, j’ai été très fidèle, avec quelques ajustements à la modernité : la monnaie qui supplante les autres est le yen chez DeLillo, mais, dans mon film, c’est le yuan.
Les insurgés du film sont cependant plus radicaux que les activistes d’aujourd’hui…
Oui, car au fond le mouvement Occupy Wall Street consiste à dire : incluez-nous dans le club ; nous aussi, nous voulons être milliardaires ! Les anticapitalistes de Cosmopolis veulent détruire le système, c’est différent. Mais ce que Marx démontre brillamment, c’est que le capitalisme est capable de tout réutiliser, de tout recycler, y compris la contestation. C’est pourquoi il s’est révélé jusqu’ici impossible à détrôner.
Votre film semble dire : Marx avait raison !
Mais oui, car sa compréhension du capitalisme était très fine. Dans Le capital, il lance des mises en garde que nous aurions bien fait d’écouter. Il faut relire Marx aujourd’hui, non pour trouver une solution politique – car le XXe siècle a prouvé que c’était une impasse -, mais pour analyser notre époque.
Cosmopolis est un exercice formel : une traversée de New York en limousine…
Cette limousine, c’est un cocon, le lieu qu’Eric a conçu pour s’isoler du monde, le garder à distance, et c’est aussi un cercueil. J’ai cherché à traduire, à l’image, l’étrangeté du monde intérieur d’Eric. Voilà pourquoi le sol de la limousine est en marbre, pourquoi, aussi, la vision de la ville paraît légèrement artificielle. Elle défile derrière les vitres en transparence, une vieille technique qu’utilisait beaucoup Hitchcock. Chez moi, c’est délibéré : il s’agit de souligner combien Eric s’est enfermé en lui-même.
Vous confiez à un acteur connu pour un rôle de vampire la tâche d’incarner le capitalisme : est-ce vraiment un hasard ?
Je ne pense pas à l’aura qui entoure un acteur quand je le choisis… Robert Pattinson avait l’âge du rôle, la capacité de prendre l’accent américain et le registre pour jouer l’homme tout-puissant qui devient, au fur et à mesure du film, vulnérable. Et puis il faut un grand nom pour trouver des financements, rassurer les banques, vendre le film : on est en plein dans Le capital !
Cosmopolis, en salles le 25 mai.