Chomsky, M.I.T.

MIT_Campus

Est-ce que le bon sens suffit ? Non, le bon sens peut se tromper. Alors, donc il faudrait tout savoir avant d’agir ? Mais alors il faut s’en remettre au savant, mais comment avoir confiance dans le savoir du savant ? Que peut le bon sens ? Que peut la connaissance scientifique ? Autant de questions posées en mai 2010, lors de la visite de Noam CHOMSKY au Collège de France, à l’invitation de Jacques BOUVERESSE.

http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2835

Chomsky occupy

Occupy_Wall_Street_12
Photo : A.Fradkin
Dans Occupy, Chomsky souligne que l’un des plus grands succès du  mouvement est de mettre les inégalités de la vie quotidienne à l’ordre  du jour, influençant la presse, sensibilisant le public et le discours  lui-même.
« En 30 ans de lutte des classes, Occupy, dit Noam Chomsky, est une réaction populaire des plus importantes », un mouvement initié par les gens de la rue et qui commence à New York le 17 Septembre 2011 ; ce mouvement se propage rapidement en de très nombreux lieux à travers le monde. Bien que la police ait perquisitionné et fermé la plupart des campements d’origine, début 2012, on note que le mouvement se déploie très largement dans la conscience populaire. L’énergie d’Occupy provient de l’indignation que ressentent tous les gens ignorés confrontés à une injustice sans cesse accrue. Voir des milliards de dollars d’impôts utilisés pour le maintien des banques, alors que ces mêmes banques chassent hors de chez eux les populations, provoque la colère de millions de personnes. Voir des milliards de dollars recueillis pour payer les guerres dévastatrices en Irak et en Afghanistan tandis que les politiciens font des coupes claires dans les services sociaux est tout aussi épouvantable. La contrainte économique est la face visible du problème, la crise politique de la démocratie représentative la soustend. Chomsky aborde ces questions à travers un plaidoyer du contrôle par le travailleur, et la discussion sur l’importance de redéfinir des idées telles que la croissance. Continuer avec le modèle dominant, dit-il, c’est se mettre en position d’équilibre fragile, tout près du gouffre, tels des « lemmings au bord de la falaise ». Pour remédier à cela, il encourage la diffusion des idées pour « un mode de vie différent » basé non sur l’optimisation de notre pouvoir d’achat mais sur « l’optimisation des valeurs importantes pour la vie ».
Editions de l’Herne Janvier 2013

Capitalisme et démocratie

Pour commencer, nous pouvons distinguer deux systèmes de pouvoir : le politique et l’économique.

Le premier est constitué, en principe, par des représentants que le peuple élit pour qu’ils décident de la politique publique ; le second, en principe également, est un système de pouvoirs privés – un système d’empires privés – qui échappent au contrôle du peuple, excepté dans leurs aspects lointains et indirects dans lesquels même une noblesse féodale ou une dictature totalitaire doivent répondre à la volonté populaire. Cette organisation de la société a diverses conséquences immédiates. La première est que, d’une manière très subtile, elle pousse une grande partie de la population, soumise à des décisions arbitraires venant d’en haut, à accepter l’autoritarisme. Et, à mon avis, cela a une effet très profond sur le caractère général de notre culture, qui se manifeste dans la croyance qu’il faut obéir aux ordres arbitraires et se plier aux décisions de l’autorité. Et, à mon avis également, un des faits les plus remarquables et passionnants de ces dernières années a été l’apparition de mouvements de jeunesse qui s’opposent à ces règles de conduite autoritaire et commencent même à les lézarder.

La seconde conséquence importante de cette organisation de la société est que le champ d’application des décisions soumises, en théorie du moins, au contrôle démocratique populaire est très réduit. Par exemple, en principe, en sont légalement exclues les institutions fondamentales de toute société industrielle évoluée, c’est-à-dire, les systèmes commercial, industriel et financier dans leur totalité.

Et la troisième conséquence importante est que, même au sein du domaine réduit des questions qui font, en principe, l’objet de décisions prises démocratiquement, les centres privés de pouvoir peuvent exercer, comme nous le savons bien, une influence démesurée en utilisant des méthodes aussi évidentes que le contrôle des moyens de communication ou des organisations politiques, ou, d’une manière plus simple et directe, par le simple fait que, habituellement, les personnalités les plus fortes du système parlementaire en viennent. L’étude récemment menée par Richard Barnet au sujet des quatre cents personnes qui ont décidé des politiques du système national de sécurité des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale démontre que la majeure partie d’entre elles “viennent des bureaux des hauts dirigeants ou des cabinets d’avocats situés dans quinze bâtiments – si proches les uns des autres que ces personnes auraient pu s’appeler en criant – répartis entre New York, Washington, Detroit, Chicago et Boston”. Et toutes les autres études à ce sujet arrivent aux mêmes conclusions.

En résumé, dans le meilleur des cas, le système démocratique jouit d’un domaine d’action très réduit dans la démocratie capitaliste, et dans ce domaine si réduit, son fonctionnement se voit même terriblement gêné par les concentrations de pouvoir privé et par les modes de penser autoritaires et passifs que poussent à adopter les institutions autocratiques, comme les industries. Bien que ce soit un truisme, il faut souligner constamment que le capitalisme et la démocratie sont, en dernier ressort, incompatibles.

Noam CHOMSKY Extrait New York 1970

Sur le capitalisme

N’importe qui ayant les yeux ouvert sait que le gangstérisme de Wall Street — des institutions financières en général — a causé des dégâts graves à la population des États-Unis (et au monde). Et devrait aussi savoir à quel point ce faisant il s’est accru en plus de 30 ans, en même temps que leur pouvoir dans l’économie a radicalement augmenté et leur puissance politique avec. Cela a mis en mouvement un cycle vicieux [7] qui a concentré une richesse immense et avec elle le pouvoir politique dans un secteur minuscule de la population, une fraction de 1%, tandis que le reste devient de plus en plus ce qu’on nomme parfois « un précariat » [8] — qui essaie de survivre dans une existence précaire. Aussi, ils effectuent ces vilaines activités dans une impunité presque complète — pas seulement qu’elles soient trop grandes pour échouer mais encore « trop grandes pour la prison ». [9]

Les protestations honorables et courageuses en cours à Wall Street [10] devraient servir à porter cette calamité aux yeux du public, aboutir à des efforts consacrés à la surmonter, et installer la société sur une voie plus saine.

Noam Chomsky declaration de soutien à Occupy wall street Boston septembre 2011.

Le système de Bretton Woods visait à protéger la démocratie et la social-démocratie, en contrôlant les flux de capitaux et en régulant les taux de change de façon à empêcher une spéculation nocive et source de gaspillage. Il a commencé à être démantelé au début des années 70. Cela a eu pour effet de faire basculer encore plus de pouvoir du côté du privé, et en particulier du capital financier – un capital financier étroitement lié au capital industriel. Du coup, partout dans le monde, on assiste depuis à un déclin des missions de service public : déclin des systèmes de protection sociale, déclin des services sociaux, stagnation ou baisse des salaires, augmentation de la durée du travail, détérioration des conditions de travail, etc. (…) » Noam Chomsky (Propos recueillis en 1999).