Bourdieu 1998

Wall-Street

CETTE UTOPIE, EN VOIE DE RÉALISATION, D’UNE EXPLOITATION SANS LIMITE

L’essence du néolibéralisme

par Pierre Bourdieu, mars 1998

LE monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit – plus exceptionnellement – par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main- d’oeuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ? Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ?

http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/10167

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L’insoumission en héritage

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Quel est l’héritage de Pierre Bourdieu aujourd’hui ? Quel apport son œuvre fournit-elle à l’élaboration contemporaine de nouvelles théories et de nouvelles politiques ?
La pensée de l’auteur de La distinction continue à servir de point d’ancrage à ceux qui entendent fournir des instruments de réflexion et de critique de la réalité.
Chacun à leur manière, Annie Ernaux, Didier Eribon, Arlette Farge, Frédéric Lordon, Geoffroy de Lagasnerie, Frédéric Lebaron et Édouard Louis montrent à quel point Pierre Bourdieu constitue une source inépuisable pour aborder des sujets aussi divers et actuels que la domination et la reproduction sociale, les rapports de classe, les théories de la reconnaissance et de la justice, l’amour et l’amitié, les luttes et les mouvements sociaux, la politique et la démocratie, etc. Ces textes s’efforcent de mettre au jour ce que Pierre Bourdieu a rendu pensable et visible bien au-delà de la sociologie, c’est-à-dire dans tous les espaces de la création : la littérature, l’art, l’histoire ou encore la philosophie.
Faire vivre Bourdieu, ce n’est pas seulement faire vivre une doctrine. C’est avant tout réactiver une attitude : l’insoumission.

17 Octobre 1961

Nous aurions, me semble-t-il  » contre l’oubli « , un premier devoir : pensons d’abord aux victimes, rendons-leur la voix qu’elles ont perdue. Pensons d’abord à la destinée – chaque fois unique et irremplaçable – de ceux et de celles à qui on a dénié le droit à la parole et au témoignage et qui ont eu à souffrir l’injustice dans leur vie, parfois dans leur honneur. Pensons à la machine qui les a ainsi broyés, à l’ignominie de certains individus, de certaines forces sociales, de certains appareils étatiques ou policiers. A chacune des victimes, toujours au singulier, à tous ces  » disparus « , nous devons épargner ce surcroît de violence : l’indignité, l’ensevelissement du nom ou la défiguration du souvenir.

J.Derrida Octobre 2000

J’ai maintes fois souhaité que la honte d’avoir été le témoin impuissant d’une violence d’État haineuse et organisée puisse se transformer en honte collective. Je voudrais aujourd’hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la guerre d’Algérie, soit inscrit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aussi, à côté du portrait du Président de la République, dans tous les édifices publics, Mairies, Commissariats, Palais de justice, Écoles, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste.

P.Bourdieu Octobre 2000

Images d’Algérie

 Photo : Pierre Bourdieu

Algérie: 40 films pour 50 ans

En ce cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, le Maghreb des films programme quelque 40 documentaires et fictions qui valent non seulement pour leurs précieux témoignages mais aussi pour l’hommage rendu à leurs réalisateurs dont certains firent preuve d’un engagement rare.

extrait de «1962, de l’Algérie française à l’Algérie algérienne»extrait de «1962, de l’Algérie française à l’Algérie algérienne»

Les films seront projetés entre le 29 juin et le 8 juillet au cinéma des 3 Luxembourg, Paris VIe (programmation complète et en détail sur cette brochure en format PDF ou sur le site du Maghreb des films).

Cette programmation, qui s’attache à montrer la «naissance d’une nation depuis la conquête française en 1830 jusqu’aux premières années de l’indépendance algérienne, après 1962», mêle des documentaires récents et des pépites exhumées.

Ainsi, et pour ceux que nous avons pu déjà voir, on conseillera l’humour décapant de Combien je vous aime, d’Azzedine Meddour (surtout connu pour la Montagne de Baya), un montage de 105 minutes d’images d’archive (de familles ou de JT) et de publicités d’époque qui démontent tout le discours sur les « bienfaits de la colonisation ». La réclame des shampoings Dop qui permettent aux appelés de se défaire des poux est particulièrement cocasse.

On signalera aussi parmi les productions récentes, L’autre 8 mai 1945, aux origines de la guerre d’Algérie, de Yasmina Adi (auteur de Ici, on noie les Algériens, sorti en octobre dernier), Octobre à Paris de Jaques Panijel (programmé en septembre dernier en avant première par Mediapart, lire ici), Ils ont rejoint le front de Jean Asselmeyer (portrait de quatre témoins, vivant toujours en Algérie, qui dès les premiers jours de la guerre ont choisi le camp des «humiliés» au risque de leur vie) ou encore La guerre sans nom, deux heures de témoignages d’anciens appelés recueillis par Bertrand Tavernier et Patrick Rotman.

extrait de «Elles»extrait de «Elles»

Si tous ces films s’appuient sur nombre d’images d’archive, on signalera particulièrement les documentaires réalisés durant les années les plus noires: ainsi, Les réfugiés, de Cécile Decugis, 22 minutes de reportage tournées en 1957 dans la région du Kef, montrant le déplacement forcé des populations algériennes vers la Tunisie; ou encore Algérie, année zéro, de Marceline Loridan-Ivens et Jean-Pierre Sergent, tourné à Alger au cours de l’été 62 et interdit en France; ou encore Elles, de Ahmed Lallem, où quatre ans après l’indépendance, de jeunes lycéennes racontent leur attentes d’une révolution qui, pour les femmes, ne vient pas. A noter qu’Ahmed Lallen a retrouvé quatre de ces jeunes filles et en a tiré un autre documentaire, Algériennes, 30 ans après, également projeté lors de ce festival.

extrait de «Algériennes, 30 ans après»extrait de «Algériennes, 30 ans après»

Du côté de la fiction, on notera les films réalisés dans les quelques mois qui entourèrent la fin de la guerre: les courts métrages de René Vautier, Les trois cousins et Les ajoncs ; La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo; La Belle viede Robert Enrico; Des films longtemps interdits ou invisibles en France, ce qui ne les empêchera pas de récolter des prix.

Tout aussi rarement montrés en France, les films des premières années de l’Algérie indépendante : en 1971, Mohamed Zinet sortit ainsi Tahia ya didou que le programme présente comme «un film unique, étrange et poétique, traversé de réminiscences tragiques et de moments comiques». A noter que sont aussi à l’affiche R.A.S, d’Yves Boisset, La Question de Laurent Heynemann (d’après l’histoire d’Henri Alleg), Elise ou la vraie vie de Michel Drach…

Extrait de «Tahia ya didou»Extrait de «Tahia ya didou»

Autant d’histoires réelles ou fictionnées, autant de récits tournés par des hommes et des femmes qui parfois, au prix de leur liberté et de leur carrière, voulurent raconter un conflit qui dura huit années, comprendre ses racines et sa violence, et témoigner des incompréhensions qui au fil des générations s’enkystèrent, provocant aussi des conflits franco-français ou algéro-algériens.

Entre la clandestinité du réseau Jeanson des porteurs de valises (Jean-Pierre Sergent), les tournages dans le maquis (Mohamed Lakhdar Hamina), les condamnations en France pour avoir hébergé des militants du FLN (Cécile Decugis), les inculpations et la prison (René Vautier), la censure (Yves Boisset, Jacques Panijel…), ces films rendent compte du combat que mènèrent les cinéastes, avec leurs armes.

Mediapart

Bourdieu

Images d’Algérie Pierre Bourdieu

Parcours

Né en 1930 à Denguin dans les Pyrénées-Atlantiques, Pierre Bourdieu est l’un des intellectuels français les plus influents du xxe siècle.Entré à l’École Normale Supérieure en 1951, il passe l’agrégation de philosophie en 1954. Mais très vite, il s’oriente vers la sociologie et l’ethnologie. Son oeuvre compte une quarantaine d’ouvrages qui constituent autant de classiques des sciences sociales à l’échelle internationale. Ses premiers travaux portent sur les relations de parenté et les stratégies matrimoniales dans son Béarn natal et en Kabylie. Ensuite, il formulera des analyses sur la contribution du système scolaire à la reproduction et la légitimation des inégalités (Les Héritiers en 1964 puis La Reproduction en 1972), sur la dépossession culturelle et le système des classes (La Distinction en 1979), sur le champ littéraire et la création artistique (Les Règles de l’art en 1992), sur les rapports entre les sexes et la sexualité (La Domination masculineen 1998).

Bourdieu fut l’un des fondateurs des études de genre en France, écrivant sur la question dès les années 1960), ou encore sur les médias, l’espace public et la censure (Sur la télévision en 1996). Il ressort de ces ouvrages une théorie extrêmement puissante, qui s’est construite dans une discussion avec Sartre, Lévi-Strauss, Marx, Weber, Durkheim, etc. et qu’il a exposée dans Le Sens pratique (1980) ouMéditations pascaliennes(1997). Son œuvre s’attache à montrer à quel point les hiérarchies sont enracinées dans nos cerveaux, comment et pourquoi les structures de la domination se reproduisent souvent, à notre insu, avec une logique implacable. D’où la conception de la sociologie comme instrument critique permettant d’élaborer une action politique d’interrogation puis de transformation de l’ordre social. Bourdieu fut également un grand intellectuel engagé. Le volume Interventions(2002) rassemble ses textes en faveur notamment des sans-papiers, des homosexuels ou de la lutte contre le néolibéralisme. G.de L.

Pour les dix ans de la mort de Pierre Bourdieu, les éditions Raisons d’agir et Le Seuil publient les cours du sociologue au Collège de France dans un ouvrage.

Décembre 1995 : un vaste mouvement de grèves se déclenche en France contre le « plan Juppé » de réforme de la Sécurité sociale. Le 12 décembre, d’immenses manifestations rassemblent plus d’un million de personnes. À la fin de la journée, à la gare de Lyon à Paris, Pierre Bourdieu prend la parole. Il y exprime son soutien à la contestation. Il dénonce la « destruction d’une civilisation » qui s’opère à mesure que les logiques néolibérales nous envahissent. Par la suite, Bourdieu publiera tout une série de petits textes engagés, rassemblés notamment dans les volumes Contre-feux 1 (1998) et Contre-feux 2 (2001). Il y formule ce qui constitue selon lui les exigences d’une théorie et d’une pratique de gauche aujourd’hui : préserver les services publics contre le dépérissement de l’État, la Loi contre le règne du marché, la solidarité collective contre l’égoïsme et l’idéologie de la responsabilité individuelle, etc. Au cours de cette période, Bourdieu a fréquemment répété que la défense de l’État constituait à ses yeux l’un des enjeux essentiels, si ce n’est primordial, de la politique contemporaine.

La parution de ses cours inédits au Collège de France prononcés entre 1989 et 1992 et intitulésSur l’État va à coup sûr étonner celles et ceux qui sont restés sur cette image. Car ces leçons nous donnent à voir un tout autre Bourdieu. On y découvre la complexité du regard du sociologue sur l’État. La portée de ce recueil se situe ainsi bien au-delà de l’espace des sciences sociales. Il pose un problème capital : en quoi doit consister une politique, et notamment une politique de gauche, dans son rapport à la logique étatique ?

Domestication des esprits

Premier objectif de ces cours : faire voler en éclat le mythe, puissamment inscrit dans la philosophie traditionnelle, de l’État comme lieu d’expression de la « volonté générale ». Au fondement de l’État, il n’y a pas l’accord libre de citoyens déléguant leur souveraineté à une puissance supérieure censée les représenter : il y a la force, la violence, l’arbitraire. S’appuyant sur les travaux classiques des sociologues Max Weber ou Norbert Elias, Bourdieu décrit l’émergence de l’État comme une compétition entre des chefs féodaux rivaux, qui aboutit à l’élimination des vaincus. Le plus fort dans la lutte pourra, à la fin, imposer son monopole sur la levée des impôts et l’usage de la violence physique légitime. C’est lui qui recevra le nom d’« État ».De ce point de vue, comme le dit Bourdieu dans une formule volontairement provocatrice car destinée à susciter la réflexion : « Un racket de protection organisé par des gangsters, comme on en voit à Chicago, n’est pas si différent de l’État. »

Mais l’apport décisif de Bourdieu est de souligner à quel point l’État ne se réduit pas à une instance violente et à une administration fiscale. Il faut également prendre en compte ce qu’il nomme la « dimension symbolique de la domination étatique ». Loin d’être un simple instrument de coercition, l’État est avant tout un instrument de « production et de reproduction du consensus ». Il peut être défini comme un« principe d’orthodoxie », une instance qui façonne nos structures mentales, nos catégories de pensée, nos manières de voir le monde. Il impose, par la Loi notamment – des pages féroces sont consacrées aux juristes et à leur conservatisme– des représentations et des valeurs communes  : « L’État tend à faire admettre comme allant de soi, comme évidentes, un grand nombre de pratiques et d’institutions. Par exemple, il fait en sorte que nous ne nous interrogions pas sur la notion de frontière, sur le fait qu’en France on parle français plutôt qu’une autre langue, sur l’absurdité de l’orthographe, bref des foules de questions qui pourraient se poser et qui ne se posent pas et sont mises en suspens. » L’action de l’État revient ainsi à fermer l’espace des possibles, à limiter l’espace du pensable. Bourdieuprend l’exemple du nucléaire, décision discrétionnaire qui fait désormais figure d’évidence au point que tout un ensemble d’autres possibles sont devenus quasi impensables. Bourdieuappelle cela l’effet du « c’est ainsi », du « c’est comme ça », qu’il décrit comme pire qu’une censure, puisque les options alternatives ne sont pas interdites mais rendues inconcevables. Bref, l’État ne cesse d’opérer des « coups d’État »symboliques, en instituant un ordre arbitraire et en le faisant méconnaître comme tel.

Ouvrir le champ des possibles

Dès lors, une théorie et une politique ne sauraient être véritablement émancipatrices qu’à condition de se fonder sur une critique radicale de l’État. D’où, selon Bourdieu, l’importance de l’histoire et de ce qu’il appelle la « démarche génétique », qui conduit à remonter vers le passé, à reconstituer les choix qui ont abouti à la situation présente et que nous avons pourtant oubliés. Car ce travail fournit des instruments pour débanaliser et dénaturaliser la situation actuelle, pour nous sortir l’État de la tête. Ce qui favorise l’ouverture du champ des possibilités, et permet à la réflexion d’être plus imaginative, plus audacieuse.

Mais surtout, la critique de l’État a pour fonction de contribuer à déstabiliser la mécanique implacable de la reproduction sociale. Le cours de Bourdieu peut en effet se lire, aussi, comme une longue méditation sur l’obéissance. Nous avons l’habitude d’être impressionnés par les phénomènes les plus spectaculaires : les rebellions, les insurrections, les révolutions. Or selonBourdieu, ce qui est « stupéfiant, étonnant, c’est l’inverse : le fait que l’ordre est si fréquemment observé. Ce qui fait problème, c’est ce qui précisément n’en fait pas. Comment se fait-il que l’ordre social soit si aisément maintenu ? ».Pourquoi obéit-on à l’État : voilà l’interrogation fondamentale. Le marxisme y a apporté une réponse classique : c’est parce que l’État détient la supériorité dans les rapports de force physiques, militaires, ou économiques. Mais pour le sociologue, si tel était le cas, ces rapports de force seraient « infiniment plus fragiles et très faciles à inverser ». En réalité, si l’ordre parait à ce point immuable, c’est parce que l’État exerce une violence symbolique de « domestication des esprits », par l’intermédiaire de laquelle les agents intériorisent les structures sociales et les tiennent pour évidentes. Se libérer de l’emprise de ce pouvoir invisible : telle est la bataille queBourdieu nous invite à livrer. Elle est pour lui la condition d’une action authentiquement subversive. Avec ce cours, il nous offre les armes nécessaires à ce combat.