The occupiers

nighttime-ga

The Occupiers. The Making of the 99 Percent Movement

Michael A. Gould-Wartofsky

Septembre 2015

Né à l’automne 2011, Occupy Wall Street (OWS) a fait couler beaucoup d’encre, mais peu d’ouvrages permettent de comprendre ce qu’a été ce mouvement. Dans un récit détaillé, Michael Gould-Wartofsky insiste sur les tensions internes, la reproduction des formes de domination — en dépit de la volonté de fonctionner « horizontalement » — et la répression policière et politique.

Ayant lui-même participé activement à l’occupation de Zuccotti Park, l’auteur, militant et jeune doctorant en sociologie, montre à partir d’une riche enquête que « le phénomène Occupy ne se réduit pas aux occupants ou aux occupations ». Loin de se cantonner à la dénonciation des inégalités de revenus, le discours des « 99 % » — face aux « 1 % » les plus riches —, en fédérant sous une bannière commune étudiants, syndicalistes, militants associatifs et politiques, travailleurs pauvres et chômeurs, aurait « renouvelé le langage » de la gauche. Au-delà du cliché des assemblées générales interminables, OWS a remis au centre des débats la question des rapports entre autorité publique et richesse privée, pouvoir économique et pouvoir d’Etat, favorisant, selon l’auteur, l’émergence de nouvelles forces progressistes dans le ventre de la bête.

Le révélateur grec

IMGP1089-1024x768

L’Europe dont nous ne voulons plus

par Serge Halimi, août 2015

APERÇU

Un mouvement jeune et plein d’énergie entendait transformer une nation et réveiller le Vieux Continent. L’Eurogroupe et le Fonds monétaire international (FMI) ont écrasé cette espérance.

Au-delà du choc que les événements grecs représentent pour certains des partisans du projet européen, trois enseignements s’en dégagent. D’abord, la nature de plus en plus autoritaire de l’Union à mesure que l’Allemagne y impose sans contrepoids ses volontés et ses obsessions. Ensuite, l’incapacité d’une communauté fondée sur une promesse de paix à tirer la moindre leçon de l’histoire, même récente, même violente, dès lors qu’il lui importe avant tout de sanctionner les mauvais payeurs, les fortes têtes. Et enfin, le défi que pose ce césarisme amnésique à ceux qui voyaient dans l’Europe le laboratoire d’un dépassement du cadre national et d’un renouveau démocratique.

Au départ, l’intégration européenne a prodigué à ses citoyens les avantages matériels collatéraux de l’affrontement Est-Ouest. Dès le lendemain de la guerre, le projet fut impulsé par les Etats-Unis, qui recherchaient un débouché pour leurs marchandises et un glacis contre l’expansion soviétique. Mais Washington avait alors compris que, si le monde qui se disait « libre » voulait concurrencer efficacement les républiques « démocratiques » membres du pacte de Varsovie, il devait conquérir les cœurs et les esprits en démontrant sa bonne volonté sociale. Depuis que cette corde de rappel stratégique n’existe plus, l’Europe se dirige comme le conseil d’administration d’une banque.

Debt

Un accord désastreux pour la Grèce et pour l’Europe

jeudi 16 juillet 2015, par Thomas Coutrot

Aucun économiste ne le nie : la Grèce ne pourra pas rembourser sa dette, insoutenable.

Pourquoi alors l’Eurogroupe, unanime, exige-t-il depuis 6 mois de la Grèce de nouvelles mesures d’austérité et un excédent budgétaire extravagant (3,5% du PIB en 2017) ? François Hollande l’a répété encore ce lundi matin : pour « respecter les règles » de la zone euro. Le remboursement des dettes insoutenables et la saignée du malade agonisant font partie des règles intangibles de nos docteurs Diafoirus, allemands ou non.

Depuis six mois le gouvernement Syriza lutte courageusement pour honorer son mandat d’interrompre l’austérité. Mais il est soumis au supplice de la baignoire (« fiscal waterboarding » selon l’expression de Yannis Varoufakis). Le nouveau « programme » décidé le 13 juillet va-t-il permettre à la Grèce de sortir la tête de l’eau ? Il est vrai qu’il porte sur 3 ans, ce qui pourrait donner un peu de visibilité. Mais « l’aide » accordée à la Grèce ne va pas financer les si nécessaires investissements dans la modernisation productive et écologique du tissu productif grec, ni permettre à la Grèce de recouvrer son autosuffisance alimentaire. Elle va encore moins payer les salaires des fonctionnaires ou les dépenses sociales. Ces 80 milliards ne profiteront pas aux grecs car ils visent exclusivement à faire face aux échéances de remboursement de la dette et à recapitaliser une nouvelle fois les banques saignées par la fuite des capitaux des riches Grecs.

Quant aux 35 milliards d’euros supplémentaires vantés par François Hollande pour financer des investissements, ils se situent « dans le cadre du plan Juncker » : or on sait que ce plan ne comporte quasiment pas d’argent public mais repose essentiellement sur d’hypothétiques projets portés par des multinationales privées, auxquels l’Union européenne apporterait des garanties. Comme le fameux « pacte de croissance » dont se vantait François Hollande en juin 2012 pour justifier la ratification du Traité budgétaire, il s’agit là de sommes purement virtuelles et qui le resteront.

Le référendum grec a été vécu comme une gifle par les dignitaires européens, une « rupture de confiance ». Demander au peuple son avis sur des sujets qui engagent aussi lourdement son avenir est une incongruité aux yeux de ceux pour qui les règles européennes, elles-mêmes garantes du respect des lois du marché et de l’intérêt des créanciers, doivent toujours prévaloir sur la volonté populaire. Les dignitaires européens ont fait lourdement payer à Tsipras le prix de cette incongruité : l’accord du 13 juillet prévoit la création d’un fonds de garantie de 50 milliards d’euros, gagé sur de futures privatisations qui profiteront aux multinationales européennes, allemandes en particulier. Il organise le retour de la Troïka – FMI compris – à Athènes, ainsi que la soumission des projets de loi à la Troïka avant leur examen par le Parlement grec. L’allégement de la dette est refusé au profit d’une vague promesse de reprofilage. Ajoutées au plan d’austérité draconien qu’avait déjà accepté la Grèce avant le 13 juillet, ces dispositions marquent l’effondrement de la souveraineté démocratique du peuple grec et ouvrent une grave crise politique en Grèce.

L’euro est-il sauvé ? Évidemment non. Comme les huit plans précédents, le nouveau plan d’austérité va aggraver la récession et le déficit public et alourdir in fine le poids de la dette grecque. L’espoir d’une vague d’investissements financés par le rapatriement des capitaux grecs exilés risque d’être rapidement déçu. Certes, à court terme, le maintien de la Grèce dans l’euro supprime l’un des facteurs d’instabilité des marchés financiers internationaux. Mais l’éclatement de l’actuelle bulle financière et immobilière mondiale, qui a probablement commencé par la Chine, n’en est pas moins inéluctable dans les mois qui viennent. Il va poser à nouveau la question de la crédibilité de l’euro, dont les maillons faibles seront sans doute soumis à de fortes pressions spéculatives.

Au plan politique l’impact de l’accord du 13 juillet risque d’être pire encore. Le coup d’État financier organisé par la BCE et l’Eurogroupe contre la Grèce – asséchement des liquidités, fermeture des banques, chantage à l’expulsion – va laisser de profondes traces dans les opinions publiques européennes. Ce traitement de choc visait en particulier l’électorat espagnol, soupçonné de préparer une nouvelle rébellion contre l’oligarchie européenne. Impossible de prédire ce qu’il en sera en Espagne. Mais en Grèce, en France et dans bien d’autres pays, l’extrême-droite risque de sortir très renforcée de toute cette affaire.

La Grèce pouvait-elle faire autrement que de capituler ? Par le courageux référendum du 5 juillet, le peuple grec donnait à Alexis Tsipras toute la légitimité à exiger un compromis : des mesures d’austérité, oui puisque telle est le dogme qui fonde encore la zone euro, mais modérées, socialement justes et en échange d’un horizon financier dégagé pour trois ans et d’un engagement à restructurer la dette. On pouvait croire ou non à la viabilité de ce pari. Mais l’accord du 13 juillet n’est pas un compromis mais une mise sous tutelle de la Grèce et de son gouvernement.

Ce dernier aurait-il pu obtenir mieux ? Les mouvements sociaux européens doivent faire leur autocritique, car la mobilisation en solidarité et contre l’austérité n’a pas été suffisante pour peser sur nos gouvernements. On peut aussi penser que le gouvernement grec s’est privé d’un argument de poids en ne préparant pas de plan B. Moratoire sur le remboursement de la dette, émission d’une monnaie fiscale à usage interne, réforme fiscale anti-oligarques, programme de relance de l’investissement productif : un tel projet alternatif aurait renforcé sa position de négociation, voire ouvert une porte de sortie en cas d’intransigeance absolue des créanciers. Ce plan B, même assorti d’une expulsion de la zone euro, aurait mieux valu pour la Grèce et pour l’Europe que l’accord du 13 juillet. Mais le peuple grec n’a pas dit son dernier mot : s’il entre dans le jeu maintenant et refuse ce diktat des créanciers, il appartiendra aux citoyens européens d’être à ses côtés.

Non au chantage

temple-athena-nike-img-2404-gv

J’ai décidé d’entrer en politique pour une raison : pour être aux côtés d’Alexis Tsipras dans la lutte contre la servitude de la dette. De son côté, Alexis Tsipras me fit honneur en me mobilisant pour une raison : une conception très précise de la crise fondée sur le rejet de la doctrine Papaconstantinou [conseiller économique (2004-2007) puis ministre des Finances (2009-2012) de Papandréou, NdT], selon laquelle entre la faillite désordonnée et les emprunts toxiques, l’emprunt toxique est toujours préférable.

Il s’agit d’une doctrine que je rejetais car elle faisait peser une menace constante dont le but était d’imposer, dans la panique, des politiques qui garantissent une faillite permanente et, en fin de compte, la servitude par la dette. Mercredi soir, au Parlement, j’ai été appelé à choisir entre (a) adopter la doctrine en question, en votant pour le texte que les « partenaires » avaient imposé à la manière d’un coup d’État et avec une brutalité inouïe à Alexis Tsipras lors du sommet européen, et (b) dire « non » à mon Premier ministre.

« S’agit-il d’un vrai ou d’un faux chantage ? », c’était la question que nous a posée le Premier ministre, exprimant ainsi le dilemme de conscience odieux qui se posait à nous comme à lui-même. De toute évidence, le chantage était vrai. J’y fus confronté pour la première dans mon bureau, où M. Dijsselbloem me rendit visite le 30 janvier pour me placer face au dilemme « mémorandum ou banques fermées ». Nous savions dès le départ à quel point les créanciers étaient sans scrupules. Et nous avons pris la décision de mettre en pratique ce que nous nous disions l’un à l’autre, encore et encore, lors des longues journées et des longues nuits à Maximou [résidence officielle du Premier ministre, NdT] : nous ferions ce qui est nécessaire pour obtenir un accord viable sur le plan économique. Nous ferions un règlement sans finir sur un compromis. Nous reculerions autant que nécessaire pour atteindre un accord de règlement au sein de la zone euro. Mais, si nous étions vaincus par la logique destructive des mémorandums, nous livrerions les clefs de nos bureaux à ceux qui y croient pour qu’ils viennent appliquer les mémorandums quand nous serions à nouveau dans les rues.

«Y avait-il une alternative ? », nous a demandé le Premier ministre mercredi dernier. J’estime que, oui, il y en avait. Mais je n’en dirai pas plus. Ce n’est pas le moment d’y revenir. L’important est que, au soir du référendum, le Premier ministre a estimé qu’il n’existait pas d’alternative.

C’est pourquoi j’ai démissionné, afin de faciliter son voyage à Bruxelles et lui permettre d’en ramener les meilleurs termes qu’il pourrait. Mais pas pour que nous les mettions en œuvre, quels qu’ils fussent !

Lors de la réunion de l’organisation centrale du parti, mercredi dernier, le Premier ministre nous a demandé de prendre une décision ensemble et d’en partager la responsabilité. Très correct. Mais, comment ? Une solution aurait consisté à faire, tous ensemble, ce que nous disions et répétions que nous ferions en cas de défaite. Nous dirions que nous étions soumis, que nous avions apporté un accord que nous considérons non viable et que nous demandons aux politiques de tous les partis qui le considèrent au moins potentiellement viables, de former un gouvernement pour l’appliquer.

Le Premier ministre a opté pour la deuxième solution : que le premier gouvernement de gauche reste en place, même au prix de l’application d’un accord – produit de chantage – que le Premier ministre lui-même considère inapplicable.

Le dilemme était implacable – et il l’était également pour tous. Comme Alexis Tsipras l’a bien affirmé, nul n’est en droit de prétendre être confronté à un dilemme de conscience plus fort que le Premier ministre ou les autres camarades. Mais, cela ne signifie pas que ceux qui se sont prononcés en faveur de l’application de l’ « accord » inapplicable par le gouvernement lui-même sont habités par un sens plus fort des responsabilités que ceux qui, parmi nous, se sont prononcés en faveur de la démission, remettant l’application de l’accord à des hommes politiques qui le considèrent potentiellement applicable.

À la séance plénière du Parlement, la réalité a été parfaitement bien décrite par Euclide Tsakalotos [nouveau ministre des finances, ndlr] qui a expliqué que ceux qui estimaient ne pas pouvoir mettre à charge du gouvernement de Syriza la ratification de cet accord disposaient d’arguments aussi puissants que ceux qui estimaient que le gouvernement Syriza est tenu, face au peuple, de mettre en œuvre ce mauvais accord pour éviter la faillite désordonnée.

Personne parmi nous n’est plus « anti-mémorandum » qu’un autre, et personne parmi nous n’est plus « responsable » qu’un autre. Tout simplement, lorsque l’on se trouve à un carrefour aussi dangereux, sous la pression de la (mal)Sainte Alliance du Clientélisme International, il est parfaitement légitime que certains camarades proposent l’une ou l’autre voie. Dans ces conditions, il serait criminel que les uns traitent les autres de « soumis » et que les seconds traitent les premiers d’ « irresponsables ».

En ce moment, en plein milieu de désaccords raisonnables, ce qui prévaut, c’est l’unité de Syriza et de tous ceux qui ont cru en nous, en nous accordant ce grandiose 61,5%. La seule façon de garantir cette unité est de reconnaître mutuellement les arguments, en partant du principe que les dissidents réfléchissent de manière aussi bonne, aussi responsable et aussi révolutionnaire que nous.

Partant de ces points, la raison pour laquelle j’ai voté « non » mercredi dernier était simple : nous aurions dû avoir remis les clefs de Maximou et des autres ministères, comme nous disions que nous le ferions en cas de capitulation. Nous aurions dû avoir remis les clefs à ceux qui peuvent regarder le peuple dans les yeux et lui dire ce que nous ne pouvions pas : « l’accord est dur mais il peut être appliqué d’une manière qui laisse un espoir de reprise et de renversement de la catastrophe sociale ».

Le gouvernement de gauche ne peut pas prendre, face à l’Europe officielle, des engagements dont il sait qu’il ne pourra pas les réaliser. Le bien suprême que le gouvernement de Syriza doit protéger est la promesse que nous donnions quand nous nous rendions dans les capitales européennes : contrairement à nos prédécesseurs, nous ne vous promettrons pas quelque chose (par exemple, un excédent primaire précis) qui ne peut pas être atteint. Le gouvernement de gauche n’a pas, en même temps, le droit de piller encore plus les victimes des cinq ans de crise sans pouvoir au moins répondre par l’affirmative à la question : « Avez-vous au moins obtenu quelque chose qui compense les mesures récessives ? »

Plusieurs camarades me disent : « N’est-ce pas mieux que ce soit nous qui tenions les rênes ? Nous qui aimons notre pays et qui avons de bonnes intentions concernant la lutte contre la corruption et l’oligarchie ? » Oui, c’est mieux. Mais, avec quels outils travailler ? La décision du Sommet européen fixe et étend l’absence totale de contrôle social sur les banques, alors que la société sera chargée de 10 à 25 milliards supplémentaires de dettes pour renflouer celles-ci.

Et, comme si cela ne suffisait pas, il se crée un super-TAIPED (fonds d’exploitation de la propriété publique), entièrement sous le contrôle de la troïka (indépendamment du lieu où se trouve le siège de ce fonds), qui privera une fois pour toutes la République hellénique du contrôle sur ses avoirs publics. Et comment l’austérité sera-t-elle vérifiée lorsqu’un trait de plume d’ELSTAT (agence des statistiques de Grèce que nous avons cédée à la troïka mercredi dernier) déterminera la taille de l’excédent primaire ?

Et, quand la société commencera à ressentir dans ses tripes l’étau des résultats de la nouvelle austérité désastreuse, quand les jeunes et les moins jeunes prendront les rues ou resteront, désespérés, chez eux, confrontés à ces effets -ces gens dont jusqu’à présent nous portions la voix, qui les représentera dorénavant dans l’arène politique ? Le parti qui a introduit ces mesures au Parlement pourra-t-il représenter ces gens en même temps que ses ministres bien-intentionnés seront forcés de défendre ces mesures, au parlement et sur les chaînes de TV, en se faisant la risée de l’opposition au mémorandum ?

« Mais, ne sers-tu pas le plan de Schäuble, en votant contre l’accord ? », me demande-t-on. Je réponds en posant ma propre question : « Êtes-vous certains que cet accord de capitulation ne fait pas partie du plan de Schäuble ? »

► Le dernier rapport du FMI prévoit une dette publique supérieure à 200% du PIB, ce qui interdit au FMI d’accorder de nouveaux prêts,

► L’exigence de l’ESM, sur ordre de Schäuble, que le FMI accorde de nouveaux prêts, pour prêter lui aussi à la Grèce,

► Le spectacle d’un gouvernement grec qui vote pour des réformes auxquelles il ne croit pas mais, en plus, qu’il qualifie de produit de chantage,

► Le spectacle d’un gouvernement allemand qui passe au Bundestag un accord avec la Grèce qu’il qualifie lui-même de non fiable et d’échec a priori.

Ne conviens-tu pas, cher lecteur, que ce qui vient d’être énoncé sont de puissants « alliés » de Schäuble ? Existe-t-il en effet une manière plus sûre de défenestrer le pays de la zone euro que cet accord non viable qui assure au ministre des Finances allemand le temps et les arguments pour mettre sur les rails le Grexit tant souhaité ?

Mais en voilà assez. Mon jugement m’a amené à voter contre la ratification de l’accord de capitulation, en estimant que la doctrine Papaconstantinou demeure inacceptable. D’un autre côté, je respecte parfaitement les camarades qui ont un autre point de vue. Je ne suis pas plus révolutionnaire-moral qu’eux mais ils ne sont pas plus responsables que moi, non plus. Aujourd’hui, ce qui est en balance, c’est notre capacité à préserver comme la prunelle de nos yeux, la camaraderie et la collectivité, en conservant le droit à l’opinion différente.

Pour conclure, il existe également un aspect philosophique au dilemme de conscience qui se pose à nous tous : existe-t-il des moments où le calcul du bénéfice net est dépassé par l’idée selon laquelle certaines choses ne doivent tout simplement pas être faites en notre nom ? Ce moment, est-il un de ces moments ?

Il n’existe pas de bonnes réponses. Seule existe la disposition honnête à respecter les réponses que donnent nos camarades avec lesquels nous ne sommes pas d’accord.

Source : efsyn.gr

Athenes juillet 2015

Bernard-Plossu-Gre_ce-Ile-de-Tilos-1997

Photos : B.Plossu

Le Sommet de l’Union européenne du 12 juillet scellera le destin de la Grèce dans la Zone Euro. Pendant que j’écris  ces lignes, Euclid Tsakalotos,  mon camarade, grand ami et successeur au Ministère des Finances de la Grèce, va participer à une réunion de l’Eurogroupe qui déterminera si un accord entre la Grèce et nos créanciers est possible et si cet accord comporte un allègement de la dette qui permettrait à l’économie grecque d’être viable dans la Zone euro. Euclid apporte avec lui un plan de restructuration de la dette, modéré et bien pensé, qui respecte sans aucun doute à la fois les intérêts de la Grèce et de ses créanciers (j’ai l’intention d’en publier les détails lundi,  une fois que la poussière sera retombée). Si ces modestes propositions de restructuration  sont rejetées, comme les propos du ministre des Finances allemand le suggèrent, le Sommet de l’Union européenne de dimanche décidera si l’UE jette la Grèce hors  de la Zone Euro maintenant ou si elle l’y maintient pendant un temps plus ou moins long, dans un état de plus en plus grande misère, jusqu’à ce qu’elle s’en aille. La question est : Pourquoi le ministre des Finances allemand, Dr Wolfgang Schäuble, refuse-t-il une restructuration sensible et raisonnable de la dette, dont les bénéfices sont mutuels ? Dans la tribune libre que j’ai publiée aujourd’hui dans The Guardian, je propose une réponse [veuillez noter que le titre de l’article choisi par le Guardian n’est pas mon choix. Le mien est celui du présent article).
Le drame financier de la Grèce fait  les gros titres depuis cinq ans pour une raison : le refus têtu de nos créanciers de concéder un allègement substantiel des dettes. Pourquoi, en dépit du bon sens, contre le verdict du FMI et contre les pratiques quotidiennes de banquiers faisant face aux débiteurs stressés, nos créanciers résistent-ils à une restructuration de la dette? La réponse ne peut pas être trouvée dans l’économie parce qu’elle s’inscrit profondément dans la politique labyrinthique de l’Europe.

En 2010, l’état grec est tombé en faillite. Deux options compatibles avec le maintien de l’adhésion à la zone Euro se sont présentées : l’option raisonnable, que n’importe quel banquier convenable recommanderait – la restructuration de la dette et la réforme de l’économie; et l’option toxique – accorder de nouveaux prêts à une entité en faillite en  la prétendant solvable.
L’Europe officielle  a choisi la deuxième option, privilégiant la protection des dépôts des banques françaises et allemandes exposées à la dette publique grecque sur la viabilité socio-économique de la Grèce. La restructuration de la dette aurait impliqué des pertes pour les banquiers ayant investi dans la dette grecque. Plutôt que  d’avouer aux Parlements que les contribuables devraient payer de nouveau pour les banques au moyen de nouveaux prêts, les officiels de l’Union européenne ont présenté l’insolvabilité de l’état grec comme un problème de non liquidité et ont prétendu que  « le sauvetage » était une mesure  de « solidarité » envers les Grecs.

Pour transformer en « amour vache » le transfert cynique de pertes privées irréparables sur les épaules de contribuables, on a imposé une austérité record à la Grèce, dont le revenu national, à son tour – avec le remboursement des nouvelles et des vieilles dettes – a diminué de plus d’un quart. Un enfant de huit ans  comprendrait que ce processus ne pouvait pas bien  finir.

gr

Une fois l’opération sordide menée à son terme, l’Europe avait automatiquement une autre raison de refuser de discuter la restructuration des dettes : elle frapperait maintenant les poches de citoyens européens. Des doses croissantes d’austérité ont été administrées tandis que la dette augmentait, forçant les créanciers à multiplier les prêts en échange de plus d’austérité.

Notre gouvernement a été élu avec le mandat de mettre fin à ce cercle vicieux, d’exiger la restructuration de la dette et d’en finir avec  l’austérité paralysante. Les négociations sont publiquement parvenues à  une impasse pour une raison simple : nos créanciers continuent à exclure toute restructuration tangible de la dette, en soulignant que notre dette impayable doit être remboursée « paramétriquement » par les plus faibles des Grecs, leurs enfants et leurs petits-enfants.

Durant ma première semaine en tant que  ministre des Finances, j’ai reçu la visite de Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone Euro), qui m’a donné ce choix : acceptez « la logique » du sauvetage et laissez tomber toute demande de restructuration de la dette, ou bien votre accord de prêt « s’effondrera » – la conséquence implicite étant que les banques grecques seraient fermées.

Cinq mois de négociations se sont ensuivis, dans des conditions d’asphyxie monétaire et de bank-run supervisé et administré par la Banque Centrale Européenne. La messe était dite : à moins que nous ne capitulions, nous affronterions bientôt le contrôle des capitaux, le fonctionnement réduit des distributeurs automatiques de billets, les vacances prolongées des banques et, en fin de compte, le Grexit.

La menace de Grexit, montagne russe,  a rempli d’effroi  en 2010 les financiers car leurs banques étaient pleines  de dette grecque. Même en 2012, quand le ministre des Finances de l’Allemagne, Wolfgang Schäuble a décidé que les coûts de Grexit étaient « un investissement » digne d’intérêt pour discipliner la France et al., la perspective a continué à faire une peur bleue à presque tous les autres.

grr

Au moment où Syriza a conquis le pouvoir en janvier dernier et comme pour confirmer notre certitude que « les renflouements » n’avaient   rien à voir avec le sauvetage de la Grèce (et tout pour favoriser l’Europe du Nord), une grande majorité dans l’Eurogroupe – sous la tutelle de Schäuble – avait adopté le Grexit comme la solution préférée  ou l’arme de choix contre notre gouvernement.

Les Grecs, c’est vrai, tremblent à la pensée d’être exclus de l’union monétaire. La sortie d’une devise commune n’est pas une chose simple, comparable à ce que fit la Grande-Bretagne en 1992, quand  Norman Lamont chanta sous la douche le matin où le Sterling quitta le mécanisme de taux de change européen (ERM). Hélas, la Grèce n’a pas de monnaie dont le lien avec l’euro peut être coupé. Elle a l’Euro – une devise étrangère entièrement administrée par un créancier hostile à la restructuration de notre insoutenable dette nationale.

Pour sortir de l’eurozone, nous devrions créer une nouvelle monnaie à partir de zéro. Dans l’Irak occupé, l’introduction d’une nouvelle monnaie de papier a pris presque une année, 20 Boeing 747s, la mobilisation de la force d’armée des USA, trois sociétés d’impression et des centaines de camions. En l’absence d’un tel support, le Grexit reviendrait à annoncer une grande dévaluation plus de 18 mois à l’avance : une recette pour liquider tout le capital social grec et le transférer à l’étranger de toutes les façons possibles.

Avec le Grexit renforçant le bank-run induit par la BCE,  nos tentatives pour remettre la restructuration de la dette sur la table de négociations sont tombées dans l’oreille d’un sourd. Maintes et maintes fois on nous a dit que ceci était une question qui se poserait plus tard, après l’achèvement  « du programme » – une extraordinaire situation inextricable puisque « le programme » ne pourra jamais réussir sans une restructuation de la dette.

Ce week-end est à l’apogée des pourparlers car Euclid Tsakalotos, mon successeur, lutte, de nouveau, pour mettre le cheval avant le chariot – pour convaincre un Eurogroupe hostile que la restructuration de dette est un prérequis pour réformer avec succès la Grèce, et non une récompense a posteriori. Pourquoi cela est-il si dur à faire admettre ?

th

Je vois trois raisons.

L’Europe n’a pas su répondre à la crise financière. Devrait-elle se préparer à une expulsion (Grexit) ou à une fédération ?

D’abord, il y a une inertie institutionnelle très forte. Ensuite, la dette insoutenable donne un pouvoir immense aux créanciers sur des débiteurs – et le pouvoir, comme nous le savons, corrompt même les meilleurs. Enfin, la troisième raison me semble la plus importante.

L’euro est un hybride d’un régime de taux de change fixe, comme le ERM des années 1980, ou l’étalon-or des années 1930, et une monnaie d’état. Le régime de taux de change fixe compte sur la crainte d’expulsion pour tenir, tandis que l’argent d’état implique des mécanismes pour recycler des surplus entre des États membres (par exemple, un budget fédéral). La zone Euro est en déséquilibre à mi-chemin – c’est plus qu’un régime de taux de change et moins qu’un état.

Et c’est là le hic. Après la crise de 2008/9, l’Europe n’a pas su répondre. Devrait-elle préparer le terrain pour au moins une expulsion (c’est-à-dire le Grexit) afin de renforcer la discipline ? Ou aller vers une fédération ? N’ayant fait  ni l’un ni l’autre, son angoisse existentielle n’a cessé de monter. Schäuble est convaincu que dans l’état actuel des choses, il a besoin d’un Grexit pour nettoyer l’air, d’une façon ou d’une autre. Soudain, une dette publique grecque insoutenable, sans laquelle le risque de Grexit s’effacerait, a acquis une nouvelle utilité pour Schauble.

Que veux-je dire par là? Fondée  sur des mois de négociation, ma conviction est que le ministre des Finances allemand veut que la Grèce soit poussée hors de la monnaie unique pour insuffler la crainte de Dieu chez les Français et leur faire accepter son modèle d’Eurozone disciplinaire.

Y.Varoufakis « the guardian »

Némesis

Supporters of the No vote react after the first results of the referendum at Syntagma square in Athens, Sunday, July 5, 2015. Greece faced an uncharted future as its interior ministry predicted Sunday that more than 60 percent of voters in a hastily called referendum had rejected creditors' demands for more austerity in exchange for rescue loans. (AP Photo/Petros Giannakouris)

Neuf mythes sur la crise grecque

07/07/2015

JAMES K. GALBRAITH Professeur à Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, Université du Texas à Austin

Les citoyens grecs ont voté dimanche à un référendum pour décider de la survie de leur gouvernement élu et du devenir de leur pays dans la zone Euro et en Europe. Plus exactement, ils ont voté pour décider s’ils acceptaient ou refusaient les termes dictés par leurs créanciers la semaine précédente. Mais quels sont réellement les enjeux ? Les réponses ne sont pas celles que vous pensez.

J’ai pu observer le processus de près, aussi bien depuis les Etats-Unis que depuis Athènes, après avoir travaillé pendant les quatre dernières années avec Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec des Finances. J’en suis venu à réaliser que de nombreux mythes circulaient sur la crise ; en voici neuf que l’on a tout intérêt à percer à jour.

1. Le referendum porte sur l’Euro. Dès que le Premier ministre grec Alexis Tsipras eut annoncé le référendum, François Hollande, David Cameron, Matteo Renzi, et le Vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel avertirent les Grecs que voter « non » équivaudrait à une sortie de la Grèce de la zone euro. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, alla plus loin : il affirma qu’un « non » signifiait le départ de la Grèce de l’Union européenne. Le gouvernement grec a en fait déclaré à plusieurs reprises que, peu importe la réponse : oui ou non, la Grèce est irrévocablement liée à l’Union et à l’euro. Et légalement, d’après les traités, la Grèce ne peut être exclue d’aucun des deux.

2. Le FMI s’est montré flexible. La directrice générale du FMI, Christine Lagarde, affirme que son institution a fait preuve de « flexibilité » dans les négociations avec la Grèce. Durant quatre mois, le FMI n’a en fait presque rien concédé : rien sur les impôts, les retraites, les salaires, les négociations collectives, ni sur le montant de la dette de la Grèce. Le négociateur en chef grec Euclid Tsakalatos a fait circuler une note sur la rupture des négociations, qui donne des détails, et conclut : « Que pense le gouvernement grec de la propostion faite par les institutions de faire preuve de flexibilité ? Ça serait une riche idée. »

3. Les créanciers ont été généreux. Angela Merkel a qualifié les propostions des créanciers de « très généreuses » envers la Grèce. Mais en fait les créanciers ont continué d’insister sur un programme d’austérité destructeur, fondé sur un objectif de surplus budgétaire que la Grèce ne pourra en aucun cas atteindre, et sur la poursuite des politiques d’austérités qui ont déjà coûté aux Grecs plus du quart de leurs revenus et plongé le pays dans la récession. La restructuration de la dette, de toute évidence nécessaire, lui a également été refusée.

4671808_6_d0ad_place-syntagma-le-5-juillet-apres-la_f58d78a8ca19021539bb398848aaf1aa

4. La Banque centrale européenne a protégé la stabilité financière grecque. Une banque centrale est censée protéger la stabilité financière des banques solvables. Mais depuis début février, la BCE a coupé le financement direct aux banques grecques, les alimentant à la place via un coûteux goutte-à-goutte de liquidités, dit « d’urgence ». En conséquence, les banques tournent maintenant au ralenti et l’activité économique est paralysée. Lorsque les négociations ont été interrompues, la BCE a restreint son aide, ce qui a rapidement entraîné une ruée vers les banques, et lui a donné une excuse pour leur imposer un contrôle des capitaux et les fermer de facto.

5. Le gouvernement grec met en danger son alliance avec les Etats-Unis. Cela inquiète grandement certains conservateurs aux Etats-Unis, qui voient un gouvernement de gauche au pouvoir, et le placent dans la catégorie pro-russe et anti-OTAN. Il est vrai que la gauche grecque a des griefs historiques vis-à-vis des Etats-Unis, notamment du fait du soutien de la CIA à la junte militaire au pouvoir de 1967 à 1974. Mais en réalité, le comportement de la gauche grecque a changé, en partie grâce à leur expérience avec les Allemands. Ce gouvernement est pro-américain, et résolument membre de l’OTAN.

6. Alexis Tsipras a qualifié le FMI d’organisation « criminelle ». C’était un gros titre enflammé charitablement affublé par Bloomberg à un discours très modéré devant le Parlement ; celui-ci soulignait avec justesse que les projections concernant l’économie et la dette grecques, réalisées par le FMI lorsque l’austérité avait commencé à être imposée en 2010, s’étaient avérées catastrophiquement optimistes. Chaque lettre de Tsipras aux créditeurs a en fait été rédigée dans un style soutenu et respectueux.

7. Le gouvernement grec joue à un jeu. Du fait de sa connaissance du domaine de la théorie des jeux en économie, les commentateurs paresseux disent depuis des mois que le ministre des Finances Varoufakis joue à « qui lâche en premier » ou au « poker », entre autres jeux. Il y a deux semaines, à Héraklion, Varoufakis l’a démenti, comme à plusieurs reprises par le passé :« Nous ne bluffons pas. Nous ne sommes même pas en train de faire du méta-bluff ». Car en effet toutes les cartes sont sur la table. Les lignes rouges des Grecs – les points de principe sur lesquels le gouvernement refuse de céder (sur le droit du travail, contre des coupes dans les petites retraites et les privatisations pour une bouchée de pain) – sont exposées aux yeux de tous depuis le premier jour.

8. Un « Oui » au référendum aurait sauvé l’Europe. « Oui » aurait signifié plus d’austérité et de destruction sociale, et le gouvernement qui l’aurait mis en œuvre n’aurait pas duré longtemps. Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis sont les derniers dirigeants, peut-être d’Europe, issus d’une gauche authentiquement pro-européenne. S’ils tombent, les anti-européens les remplaceront, avec potentiellement parmi eux des éléments de l’ultra-droite comme le parti nazi grec, Aube Dorée. Et le feu anti-européen va se propager, à la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne, entre autres pays.

4671603_3_e3c4_rassemblement-des-partisans-du-non-dimanche_9edd2e71aa038d47c43dce499ba8787d

9. Le « Non » risque de détruire l’Europe. En fait, seul le « Non » peut sauver la Grèce – et en sauvant la Grèce, sauver l’Europe. Un « Non » signifie que les Grecs ne plie pas, que leur gouvernement ne tombe pas, et que les créanciers devront, finalement, en finir avec les échecs des politiques européennes conduites jusqu’à présent. Les négociations vont pouvoir reprendre – ou plus exactement, les véritables négociations vont pouvoir commencer. C’est vital, si l’on veut sauver l’Europe. S’il est bien un moment où les Etats-Unis devraient parler, au nom de la décence et des valeurs démocratiques – mais aussi de nos intérêts nationaux – c’est bien maintenant.

Florilège de la propagande des médias français, des « chiens de garde » :

http://www.acrimed.org/article4715.html

http://www.acrimed.org/article4713.html

http://www.acrimed.org/article4716.html

L’euro ou la haine de la démocratie

blogger

lundi 29 juin 2015, par Frédéric Lordon extrait du monde diplo :

Forcément, ça leur a coupé la chique. Qu’on puisse jouer la carte de la démocratie, c’est la chose qui est maintenant tellement hors de leur entendement qu’elle les laisse toujours sidérés, pantois et démunis. Vraiment, à cet instant, on aurait voulu voir leurs têtes, mâchoires décrochées comme des tiroirs de commodes fraîchement cambriolées : Sapin, Hollande, Moscovici, leurs experts organiques, leurs journalistes de propagande, tous ceux qui n’ayant que la « modernité » à la bouche se sont si constamment efforcés d’en finir avec le peuple, pénible démos, et pénible démocratie quand il lui vient à l’idée de ne pas se contenter de valider ce qui a été décidé pour elle. Mais c’est une némésis et personne n’y pourra rien : il vient toujours un moment où la politique chassée par la porte revient par la fenêtre. Plus elle a été chassée obstinément d’ailleurs, et plus ses retours sont fracassants.

Le référendum, ou le retour du refouléRetour à la table des matières

Et c’est vraiment le retour du refoulé sous tous les rapports : celui de la mauvaise conscience notamment. C’est qu’on peut difficilement porter la démocratie en bandoulière, en faire des chartes à enluminures ou des hymnes à la joie, un modèle offert au monde (éventuellement à coup de frappes aériennes), et la bafouer à ce point à domicile.

Prononcer le mot « référendum », c’est en effet immanquablement faire resurgir le spectre du Traité constitutionnel de 2005, celui de l’acharnement jusqu’à ce que ça dise oui, ou du contournement si ça persiste à dire non. Celui du putsch également, à l’image du débarquement en 2011 de Georges Papandréou, ordinaire socialiste de droite qui n’avait rien de bien méchant, mais avait fini par s’apercevoir qu’on approchait des seuils où férule macroéconomique et tyrannie politique deviennent dangereusement indistinctes, et éprouvé le besoin d’un mandat légitime en soumettant le mémorandum à son peuple… par référendum. Appliquant une doctrine en fait formée de longue date puisqu’elle est intrinsèque à l’Union monétaire même, mais dont la formulation pleinement explicite attendra 2015 et l’inénarrable Juncker – « il n’y a pas de choix démocratiques contre les Traités européens »… –, il avait suffi aux institutions européennes de quelques pressions de coulisses pour obtenir le renversement de l’imprudent, et nommer directement le banquier central Papademos premier ministre ! – c’est tellement plus simple –, qui plus est à la tête d’une coalition faisant, pour la première fois depuis les colonels, entrer au gouvernement un parti ouvertement d’extrême-droite (Laos), particularité qui n’avait pas davantage ému le journalisme d’accompagnement à l’époque (il n’a pas manqué depuis de pousser des cris de putois quand Syriza a fait alliance avec la droite souverainiste d’Anel).

C’est tout ce lourd passé, et même ce lourd passif, qui se trouve replié dans le mot « référendum », le sale petit secret de toute une construction institutionnelle qui ne se sent pas d’autre devoir vis-à-vis de la démocratie que celui du simple oblat verbal, de la célébration en mots, et en réalité n’a pas d’autre projet la concernant que d’extinction méthodique.