En marche pour le nucléaire

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Renoncement de Hulot sur le nucléaire : le déploiement des renouvelables repoussé

Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a annoncé le 7 novembre qu’il serait « difficile » de tenir l’objectif de réduction de la part de l’électricité d’origine nucléaire à l’horizon 2025. Cet objectif, inscrit dans la loi de transition énergétique votée en 2015, était également un engagement de campagne d’Emmanuel Macron. Il s’agit de descendre la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % aujourd’hui à 50 % dans sept ans, pour permettre une montée en puissance des énergies renouvelables et des économies d’énergie.

En juillet dernier, Nicolas Hulot avait estimé que cette réduction de la part du nucléaire reviendrait à fermer « jusqu’à dix-sept réacteurs » sur les 58 en activité actuellement. Comment le ministre justifie-t-il ce – nouveau – renoncement ? Nicolas Hulot s’appuie sur la publication par RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, filiale d’EDF, d’une série de scénarios énergétiques pour la France. Dans son bilan prévisionnel, RTE estime qu’une diminution trop rapide du parc nucléaire contraindrait à maintenir en activité les quatre centrales à charbon françaises et à construire une vingtaine de nouvelles centrales au gaz.

« Si on veut maintenir la date de 2025 pour ramener le nucléaire à 50 % [du « mix » électrique], ça se fera au détriment de nos objectifs climatiques », a souligné le ministre, qui s’est toutefois bien gardé de donner une nouvelle échéance. « Nicolas Hulot n’a pas seulement repoussé l’objectif des 50 %, il hypothèque sérieusement le déploiement des énergies renouvelables alors que les investissements dans les énergies renouvelables sont en baisse sur les deux dernières années en France et que l’une des promesses de campagne d’Emmanuel Macron visait justement à « doubler la capacité en éolien et en solaire photovoltaïque d’ici à 2022 » », réagit l’association Attac.

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Colère des associations environnementales

Selon le Réseau Action Climat, l’argument selon lequel il faudrait choisir entre le nucléaire et la crise climatique ne tient pourtant pas. « Plusieurs scénarii énergétiques existants permettent de respecter à la fois les objectifs de baisse du nucléaire, de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de développement des énergies renouvelables et d’efficacité énergétique », souligne le réseau. C’est notamment le cas du scénario de référence officiel de la France et du scénario négaWatt [1].

« Ce n’est pas en reculant sur le nucléaire que la lutte contre les dérèglements climatiques s’accélérera, dénonce Greenpeace. Dans un rapport de 2015, l’ONG démontre avec d’autres associations que le nucléaire représente une fausse solution pour la lutte contre les changements climatiques [2] Le recul de Nicolas Hulot illustre plus largement la toute puissance des lobbies nucléaires et financiers sur la politique énergétique du pays, comme le décrypte cette note de notre Observatoire des multinationales.

Nicolas Hulot a toutefois assuré que « l’objectif de 50 % demeure ». « Dans l’année qui vient, nous allons regarder le nombre de réacteurs qu’il faudra fermer. Tout ça va prendre quelques mois et, en fonction de ça, nous fixerons une nouvelle date », a-t-il expliqué à la sortie du Conseil des ministres. Il a par ailleurs confirmé la fermeture de la centrale de Fessenheim d’ici la fin du quinquennat – une promesse déjà faite par François Hollande au début de son mandat.

S.Chapelle Bastamag

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Panama papers

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Substitut du procureur d’Évry dans les années 1980, j’avais les dossiers de fraude fiscale à l’audience. Déjà, je remarquais que les affaires instruites ne concernaient que de petites fraudes, comme celle de ce maraîcher de Montlhéry (Essonne) qui avait vendu au marché d’Arpajon des tomates avec un taux de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) erroné. Elle était à l’image des dénonciations que nous recevions à la commission de lutte contre la fraude fiscale : un bûcheron qui fendait le bois pour des retraitées sans déclaration, un polisseur de verres ou un taxidermiste travaillant au noir…

Depuis, il apparaît de plus en plus clairement que les plus aisés trichent en toute impunité et à grande échelle. Les « Panama papers » ont mis au jour onze millions de fiches provenant d’un seul cabinet d’avocats, situé dans un paradis fiscal. De quoi donner le tournis aux simples contribuables. Que peuvent-ils penser au Royaume-Uni, où la Royal Bank of Scotland a bénéficié de 45 milliards de livres (58 milliards d’euros) d’aides publiques pour son renflouement, alors que l’on vient d’apprendre que cet établissement aidait ses riches clients à se dérober à leurs obligations fiscales ? Ces révélations mettent une nouvelle fois en lumière la tranquillité avec laquelle les plus riches peuvent cacher leurs activités ou leurs avoirs, et se soustraire à toute solidarité nationale. Elles démontrent aussi l’ampleur d’un phénomène que les gouvernements ne combattent que très superficiellement.

Nous ne sommes pas tous égaux devant l’impôt. Certains, entreprises ou riches individus, ont les moyens d’y échapper largement sans risquer leur carrière ou leur liberté. Pourtant, tolérer ainsi l’impunité fiscale, c’est faire le choix de la concentration des richesses plutôt que celui des services publics ou de la préservation de l’environnement… Car la question n’est pas que morale. Son coût pour les finances publiques atteint 60 à 80 milliards d’euros chaque année en France, soit l’équivalent du déficit budgétaire.

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Il atteindrait 1 000 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne (1). Il est vrai qu’en France le procureur ne dispose pas de l’opportunité des poursuites en matière fiscale. Il ne peut agir que sur la demande du ministère des finances : c’est ce que l’on appelle le « verrou de Bercy », du nom du quai où il est situé. Et il est rare que ce verrou s’ouvre. Sur les 50 000 contrôles approfondis réalisés chaque année par les enquêteurs fiscaux, près de 16 000 donnent lieu à des sanctions pécuniaires pour cause de fraude intentionnelle (2). Alors que chacun de ces cas pourrait déboucher sur des poursuites judiciaires, seulement 4 000 sont transmis à l’échelon départemental. En définitive, à peine un millier de dossiers arrivent à l’administration centrale, qui réduit encore la liste pour la transmettre à la commission des infractions fiscales (CIF). Situé au cœur de ce « verrou de Bercy », et seule à même d’autoriser les plaintes, la CIF opère une sélection finale à destination de l’autorité judiciaire.

Mise en place en 1977 et composée de conseillers d’État, de conseillers maîtres à la Cour des comptes et de magistrats, cette commission détient en matière de fraude fiscale le quasi-monopole de la transmission des dossiers au parquet pour d’éventuelles poursuites. Dans la plus grande opacité, sans avoir à motiver ses décisions, et souvent après avoir allongé de plusieurs mois le délai de transmission, la CIF invalide encore près d’un dossier sur dix (3).

La fraude prend des formes diverses et peut être difficile à établir. Les mécanismes complexes de l’évasion fiscale pratiquée par les multinationales mettent particulièrement au défi les administrations, qui doivent déchiffrer de tentaculaires montages (prix de transfert, circuits de redevances ou prêts intragroupes) aux frontières de la légalité et de l’illégalité. Ces entreprises implantées dans plusieurs pays ont la possibilité de jouer sur les différences de législation de l’un à l’autre. Certains membres de l’Union européenne ont fait de l’évasion, ou plutôt de l’« optimisation », une industrie. Les faveurs qu’ils accordent de manière discrétionnaire aux grandes compagnies finissent par mettre l’ensemble des nations en concurrence, comme l’ont montré les révélations du « LuxLeaks » à propos du Luxembourg, alors dirigé par M. Jean-Claude Juncker (premier ministre de 1995 à 2013), désormais président de la Commission européenne. Cela conduit en définitive les ministères des finances à négocier pour ne pas voir les sièges sociaux s’envoler ailleurs.

E.Joly extrait du monde diplo novembre 2017

EDF L’entreprise de la honte

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La dernière publicité d’EDF, intitulée « The Race », met en scène des personnages de jeu vidéo féériques évoluant dans le monde des énergies, entre de belles éoliennes et des centrales rassurantes. Tout en poursuivant ses mensonges sur son électricité « décarbonée », l’industriel cherche à donner le change pour redorer le blason d’un nucléaire en décrépitude. Pour dénoncer cette communication, le Réseau “Sortir du nucléaire“ a déposé plainte le 30 octobre 2017 devant le Jury de déontologie publicitaire.

EDF continue à propager le mythe de l’électricité « sans CO2 »

Que ce soit dans son clip vidéo « The Race » ou dans le publireportage paru dans différents quotidiens, EDF met en avant le chiffre d’une électricité « à 97% sans CO2 », laissant entendre que mis à part les quelques pourcents d’électricité produits par les centrales thermiques, les autres sources d’énergie – dont bien sûr le nucléaire – n’émettraient pas de gaz à effet de serre.

Une telle affirmation est fausse, et EDF le sait bien. Extraction de l’uranium, construction et démantèlement futur des installations, fabrication et transport du combustible, gestion des déchets sur les milliers d’années à venir [1] : ces opérations ne se produisent pas par magie ! Le contenu en CO2 du nucléaire a d’ailleurs fait l’objet d’une méta-étude, qui débouche sur un chiffre médian de 66g de CO2 par KWh.

Ce n’est que suite aux recours répétés déposés devant le Jury de déontologie publicitaire (JDP) par le Réseau “Sortir du nucléaire“ et d’autres associations qu’EDF consent maintenant à rajouter une bien discrète et laconique note de bas de page pour reconnaître que son chiffre est calculé « hors analyse de cycle de vie ».

Le nucléaire main dans la main avec les énergies renouvelables : un mensonge éhonté

EDF réussit le tour de force de rassembler sur un même plan atome et énergies renouvelables. Une propagande éhontée visant à tromper, entre autres, les nouvelles générations de consommateurs ?

Avec ces allusions mensongères à un nucléaire « décarboné », EDF continue à poser cette énergie en championne de la lutte contre le changement climatique. Pourtant, comme l’a démontré une étude du cabinet WISE Paris, le nucléaire n’apporte qu’une contribution médiocre à la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; surtout, en raison des importants investissements qu’il requiert, il bloque le développement des vraies solutions, à savoir les économies d’énergie et les énergies renouvelables.

Or, sans vergogne, EDF a mis en scène comme personnages principaux de sa publicité des allégories de l’énergie éolienne, qui prétendent que le nucléaire travaillerait « main dans la main avec les énergies renouvelables ». Un message destiné à occulter le fait que la France est en retard sur ses objectifs de développement des énergies renouvelables, en particulier sur l’éolien ?

Ces virées virtuelles en plein ciel prétendent-elles faire oublier que le nucléaire, loin de constituer un allié puissant et souple, est en réalité un poids pour la France ? Vieillissement des réacteurs, découverte de nouvelles anomalies, état calamiteux de nombreuses centrales : la situation réelle n’est pas féérique, loin de là.

Le Réseau « Sortir du nucléaire » espère que le Jury de déontologie publicitaire sanctionnera EDF, comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises. Alors que cette entreprise est dans une situation financière catastrophique et que les contribuables vont être appelés à la rescousse, il est indécent que 12 millions d’euros aient été dépensés pour diffuser des messages mensongers.

Plutôt que de planer dans la réalité virtuelle et de (se) raconter des histoires, EDF doit maintenant atterrir. Ce dont les Français ont besoin, ce n’est pas d’être abreuvés de fantasmagories trompeuses, mais d’un changement en urgence de système énergétique, qui passe par l’arrêt des centrales, un programme massif d’économies d’énergie et un développement effectif des renouvelables.

Le coup d’Etat à la démocratie

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1- Un coup d’État impulsé par l’État lui-même

Telle est la manière la plus simple de définir l’arsenal de mesures que le gouvernement de Mariano Rajoy, avec l’appui du PSOE et de Ciudadanos, a rendues publiques vendredi dernier et qu’il soumettra à l’approbation du Sénat le 27 octobre prochain. Plus que l’application de l’incertain article 155, ce qu’a annoncé Rajoy, c’est la suspension de facto du gouvernement autonome catalan dans sa totalité en utilisant l’article 155 comme argument légal.

L’absence de précédents dans sa mise en œuvre, alors que l’on vit dans un climat d’exception institutionnelle, permet ainsi au gouvernement espagnol de prendre des décisions non seulement autoritaires et antidémocratiques mais constitutionnellement douteuses. Le pouvoir viole ses propres normes en recourant à la force et en créant une situation d’exception. Il actionne les valves de sécurité dont il dispose pour se protéger dans les moments difficiles et changer les règles du jeu en arguant de la légitimité des anciennes règles et en prétendant les défendre. Dans un climat d’exception sont mises en œuvre des mesures qui en elles-mêmes supposent la subversion de l’ordre existant, mais en s’en réclamant et en s’en légitimant. Il s’agit de manœuvrer pour contrer la dynamique politique et sociale catalane et rétablir une nouvelle normalité aux contours plus favorables.

Attaque frontale de la démocratie, au nom de la démocratie et dans l’intention de déboucher sur une nouvelle normalité démocratique ou tout se déroule dans un cadre acceptable, une fois les choses remises en ordre à la faveur d’un régime d’exception. Tout cela, loin d’être une anomalie étrange, est une illustration claire de la nature de la Loi et de l’État capitaliste en général (et du régime politique espagnol de 1978 en particulier) qui raye d’un trait de plume les visions fétichistes et simplistes de la loi, de la légalité et des instituions auxquelles qui ont suscité une telle adhésion en ces temps de normalité routinière.

Incontestablement, ces dernières semaines ont été l’occasion d’un cours accéléré et pratique sur la théorie de l’État, qui force à une maturation stratégique accélérée un mouvement dont le sens commun écartait toute vision d’affrontement avec l’État et préconisait une déconnexion en douceur1.

 

2- La brève aventure du nouveau PSOE

L’envol du nouveau Pedro Sánchez a été bref. Très bref. Tant par sa durée que par sa portée. Sa victoire lors des primaires au sein du PSOE en mai dernier, face à tout l’appareil du parti et au pouvoir des médias et de la finance a été, incontestablement, un événement sans précédent. Si cette victoire a clairement exprimé une importante dynamique de fond bien réelle, une rébellion de la base qui témoignait d’une crise sans précédent du parti, Sánchez a toujours été un imposteur qui s’est réincarné en paladin des intérêts de la base du parti et en croisé des valeurs de  gauche pour tirer parti de façon opportuniste du malaise interne de l’organisation et s’emparer du poste de secrétaire général.

La nouvelle équipe de Sánchez n’a jamais eu de projet conséquent de rupture avec le social-libéralisme, même s’il bénéficiait d’une autonomie relative vis-à-vis du pouvoir économique et médiatique et vis-à-vis de l’appareil d’État. Cela lui permettait de projeter une alliance future avec Podemos, confiant que l’inflexion à gauche de son discours réduirait l’espace de la formation de Pablo Iglesias2. Face à la crise catalane, pourtant,  Sánchez s’est plié à la « raison d’État ».

A cette raison d’État à courte vue et à portée immédiate qu’incarne l’élite politico-financière espagnole en général, et sa fraction la plus droitière en particulier, incapable de concevoir un projet d’État viable. Une « raison d’État » incapable d’affronter la crise catalane autrement que de façon autoritaire et de l’utiliser comme facteur de cohésion politique occasionnel pour consolider les piliers fissurés du régime politique, sans se confronter à aucune des causes qui l’ont affaibli ni esquisser ne serait-ce qu’une auto-réforme lampédusienne par en haut. Le PSOE s’est enchaîné à un bloc réactionnaire en tant qu’allié subalterne, sans pouvoir en rien le contrôler. Sánchez s’est probablement libéré de la pression médiatique et financière qu’il aurait subie à la moindre tergiversation, mais ce répit à court terme peut se changer en un problème à plus long terme. Se comporter en homme d’État alors qu’on ne maîtrise ni le processus, ni son tempo, ni rien de rien, ne rapporte pas en général de grands bénéfices, et vouloir rivaliser avec la droite en matière de politique autoritaire, pas davantage.

 

3- La solitude démocratique de Podemos

Alors que le bloc PP-PSOE-Ciudadanos, l’ensemble des pouvoirs d’Etat avec le Roi à leur tête, le pouvoir financier et les principaux conglomérats des médias serrent les rangs à l’extrême, Unidos Podemos, navigant à contre-courant, incarne en solitaire une position démocratique.

Même si elle souffre de limitations et n’est pas exempte d’erreurs (en particulier la tiédeur affichée avant le 1er Octobre), la politique de Podemos représente quoi qu’il en soit une exception démocratique aussi digne que remarquable. La dynamique interne de ce parti met en évidence, cependant, un fait qui mérite d’être relevé : ses structures intermédiaires, régionales et locales (à l’exception de sa direction catalane) semblent avoir moins bien résisté à la pression régnante et s’être davantage adaptées à l’espagnolisme dominant, que le noyau central de direction, avec Pablo Iglesias à sa tête.

Il s’agit là de l’énième démonstration de l’échec du modèle organisationnel et politique de cette formation. Échec organisationnel parce que le verticalisme, le centralisme et l’autoritarisme ont démotivé dès le départ un grand nombre des meilleurs cadres, fait taire des voix critiques et promu dans les instances locales et régionales des opportunistes sans principes ni qualités autres que leur loyauté à la direction centrale. Échec du modèle politique parce que le tacticisme électoraliste et la centralité de la communication politique ont relégué les principes programmatiques et négligé la formation des cadres, à l’exception des questions techniques et de communication.

Les militants et les cadres intermédiaires n’ont pas bénéficié d’une formation politique sur la question nationale et sur son rapport à la crise du régime, si ce n’est quelques proclamations génériques en faveur d’un État plurinational, très abstraites et sans aucune insertion dans la tradition historique et théorique. Alors que la tension montait et que se précipitait la crise catalane de nombreux dirigeants intermédiaires et militants de base du parti se sont trouvés désarmés politiquement confrontés à des difficultés à suivre la ligne ou la défendre activement en public. La politique électorale-communicationnelle, pourtant défendue courageusement par la direction, bute par sa superficialité sur les complexités de la politique réelle.

 

4- Implications

Il est impossible de faire un pronostic sérieux quant au dénouement de l’Octobre catalan, mais ce que l’on peut affirmer c’est que, quoi qu’il advienne, son impact portera bien au-delà de la Catalogne. Indiscutablement, l’attaque contre les institutions catalanes annoncée par Rajoy constitue une escalade répressive sans précédent. Si l’État espagnol en sort victorieux cela aura, à n’en pas douter, des implications quant au modèle politique de l’ensemble de l’État espagnol et, de façon plus indirecte, des autres pays européens. Sa victoire élargirait alors le champs du possible pour le pouvoir, de ce qui est officiellement tolérable dans le contexte européen, de ce qui est réalisable dans des circonstances extrêmes.

Cela ouvrirait le chemin à un nouveau tour d’écrou autoritaire à l’avenir et faciliterait davantage encore l’implosion des mécanismes démocratiques institutionnels qui voleraient en éclats à l’échelle continentale, en particulier à la périphérie méditerranéenne sous l’impact de la crise. Si l’Octobre catalan se résout par la voie autoritaire et la répression, d’autres crises politiques, quelle qu’en soit la nature, seront traitées de la même façon.

 

5- Dans la dimension inconnue

Au niveau catalan, les défis du moment sont clairs.

D’abord, avoir son propre agenda qui devrait se projeter au-delà de la défense des institutions catalanes et se concrétiser autour des objectifs d’une République Catalane et d’un processus constituant catalan.

Ensuite, consolider l’unité du bloc qui a rendu possible le 1er et le 3 octobre, formé par le mouvement indépendantiste et un secteur plus large, démocratique, partisan de la rupture et, si cela s’avère possible, élargir ce bloc à Catalunya en Comú qui devra décider s’il continue à se contenter de participer à la lutte contre la répression et pour la démocratie ou s’il s’emploie à définir et à impulser une feuille de route constituante.

Enfin, renforcer le bloc des partisans d’une rupture qui ne soit pas une rupture processuelle3, en développant à la fois une politique unitaire vis-à-vis du gouvernement catalan, de l’Assemblée Nationale Catalane et d’Omnium, et une politique de pression et de débordement émanant de la base4.

Unité et fermeté dans les objectifs. Deux défis cruciaux pour se frayer un chemin sur un terrain aussi incertain qu’imprévisible. Nous entrons dans la dimension inconnue.

Viento Sur

Mariano Rajoy, le vendredi soir, a exposé les mesures immédiates prises suite au vote de l’article 155 (voir article ci-dessous) au Sénat et au vote «initiant un processus constituant de la république catalane» au Parlement de Catalogne: destitution du gouvernement catalan, dissolution du parlement catalan et convocation à de nouvelles élections le 21 décembre, fermeture des représentations catalanes à l’étranger, la destitution du major des Mossos d’Esquadra (la police autonome).

Des mesures supplémentaires seront précisées: le contrôle de l’administration catalane et des chaînes publiques (dont TV3). Les finances sont déjà contrôlées depuis plusieurs semaines. A noter: aucune de ces mesures n’est permise par la Constitution. Il s’agit de mesures d’exception qui ne sont pas même prévues par l’article 116 (qui prévoit le contrôle parlementaire et suspend uniquement les institutions de la communauté autonome, voir l’article ci-dessous). Face à cette situation de début «révolution démocratique» – dans une situation durant laquelle Rajoy a été maître du timing politique, ce qui est décisif – quelles seront les réactions du «camp catalan» dont les plans, dans une telle conjoncture, sont peu repérables, pour l’heure. Les traits de régime autoritaire s’affirment dans l’Etat espagnol, mais, dans un autre contexte, aussi en France où l’état d’urgence a été transmué en loi par le gouvernement Macron. Un mouvement de solidarité en Europe devrait se manifester en syntonie avec les exigences du mouvement en Catalogne. (Rédaction A l’Encontre)

Twin Peaks

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Le dernier épisode de Twin Peaks nous a plongés dans des abîmes et depuis les discussions n’en finissent plus. Que s’est-il passé ? La question n’est pas de savoir si cela finit mal ou non (que de tentatives désespérées pour croire au happy end !). La fin réussit. Elle réussit une chose inouïe : à enfoncer un coin dans notre monde. Elle perce les apparences. Elle nous touche profondément dans notre vie. On le sent dans notre corps, on sent cette blessure à notre flanc. Le but de Lynch est de nous faire agir dans le réel. Il fallait donc rendre le film « réel ». Ce que fait cette fin extraordinaire. Après une longue longue traversée de la nuit, qui nous débarrasse de tout, nous entrons dans la ville de Twin Peaks, comme si c’était la vraie (le Double R vu sous un angle inédit), les deux acteurs revenant de si loin que le monde semble déserté, et ils se retrouvent face à la propriétaire, dans la vie, de la maison de Sarah Palmer, mais affublée d’un nom de fiction que l’on connaît trop bien (Tremond), et Lynch nous laisse là, au milieu de la rue, aussi dépassés que Coop et Laura, avec un effet de réel rarissime, les sens aiguisés, à l’écoute du silence de la nuit. On y est, dans cette rue, et on y reste. Peu importe le sens, ce qui compte c’est d’y rester pour comprendre ce qui s’est passé. Les personnages sont projetés dans notre monde, nous sommes projetés dans le show : de cette conflagration s’ouvre une porte sur un nouveau monde. Lynch ne veut pas nous perdre, au contraire il nous met face à nous-mêmes. En quelle année sommes-nous ? C’est à nous de répondre : en 2017. Et tout peut repartir de là.

Il n’est pas exagéré de dire que Twin Peaks est la grande œuvre politique de notre temps. Lynch a construit sa Tour de l’invincibilité, celle qu’il a tenté de bâtir en vain dans la vraie vie : il l’a faite en fiction, une tour de Babel de 18 épisodes, pour changer nos vies. Cette tour n’est pas une loge inondée de lumière ni un paradiseeverything is fine, et elle n’est pas peuplée que de gardiens armés d’un gant vert de super-héros. Cette tour s’élève dans le noir du Dark Age et ses combattants supportent autant de victoires que de défaites. On est dévastés par la fin de Twin Peaks. Mais, selon le bon vieux précepte d’Eisenstein, un film qui finit mal a plus de chance de provoquer la révolte. Cette fin ouverte, comme dans toutes les grandes œuvres modernes, nous laisse la place, à nous, nous accueille : pas seulement pour recoller les morceaux d’un point de vue herméneutique, ce qui est déjà excitant et drôle, mais parce que c’est à nous de l’accomplir. Lynch nous passe le relais. Le gant vert nous est donné. « Pourquoi moi ? Pourquoi pas toi ?«

On pourrait dire que la visée de Lynch est éthique (l’éternel combat du bien contre le mal) ou métaphysique (la question de l’existence du mal), mais tout l’enjeu de ce Twin Peaks est de passer à la politique, ce qu’il n’avait jamais fait. Jamais on n’avait vu ce souci de parler de son temps, de l’Amérique, avec cette litanie de beaufs white trash qu’il vomit, et qu’il ne peut s’empêcher à chaque épisode de montrer dans leur violence armée et leur bêtise, et inversement ces gens pauvres, dans des caravanes, obligés de vendre leur sang pour survivre (« fucking government« ). C’est le monde tel qu’il est qui engendre la violence : « Everyone is under a lot of stress now » dit pudiquement un des frères Mitchum effaré par la violence d’un expert-comptable. Mais la série dépasse de loin la simple dénonciation. Twin Peaks est un tract activiste pour que tout change, une œuvre apocalyptique. Lynch croit qu’on peut changer ce monde. Et il fait tout son possible pour nous toucher et y arriver.

La beauté immense de Twin Peaks est que Lynch montre l’exemple. C’est son geste qu’il faut regarder. Lui qui fait tout son possible, qui brave le temps, crée un pont avec le passé comme jamais dans l’histoire du cinéma, invente en une poignée d’années une odyssée de 18 heures, lui qui montre que l’inimaginable est à portée de main, lui qui rassemble ses amis, invite des inconnus, prend soin de chacun, lui qui nous accompagne depuis 25 ans au moins (c’est définitivement le cinéaste de toute une génération) et qui vient nous parler au plus secret de l’oreille : il crée ce que certains appelleraient une oasis, une utopie ou une communauté – mais ces mots connotés, fatigués, repliés, manquent le pouvoir de fabrication de réel, de réel global, que porte Twin Peaks. Tout cela n’est-il qu’un rêve ? À nous de voir.

Les cahiers du cinema octobre 2017

Ceta

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Andrew L Moore

Les risques que le CETA va faire peser sur le climat et notre alimentation

Greenpeace et l’Institut de l’agriculture et de la politique commerciale (IATP) ont publié la même semaine quatre dossiers qui révèlent des problèmes majeurs en matière d’alimentation et d’agriculture soulevés par le CETA. L’accord pose des risques importants pour les normes européennes en matière d’environnement, de bien-être animal et de sécurité alimentaire.

Le Canada a en effet des normes plus faibles en matière de sécurité alimentaire que l’UE et une économie agricole qui dépend beaucoup plus de l’utilisation d’intrants. Cet accord donne à l’industrie de la biotechnologie nord-américaine diverses occasions d’affaiblir les normes européennes. Le risque est grand de voir des denrées non désirées sur le marché de l’UE.

Depuis 2016 par exemple, le saumon OGM est autorisé au Canada. Depuis lors, environ 4,5 tonnes de ce saumon a été vendu au Canada – sans que cela ait été mentionné sur l’étiquetage. Cela signifie que les consommateurs canadiens ne peuvent choisir entre le saumon OGM et le saumon ordinaire. Le CETA permet d’accroître les exportations de saumon du Canada, en réduisant les tarifs et en élargissant les quotas. On ne sait pas clairement comment l’UE veillera à ce que le saumon OGM ne se retrouve sur le marché européen.

En France, la coalition de la société civile vient de publier également un rapport montrant les risques de ce traité. Il permettra notamment d’encourager la production et l’importation du Canada des énergies fossiles alors même que le gouvernement veut interdire la production en France.

La mobilisation continue

Il est encore temps d’arrêter le CETA. Il y a deux semaines, la Belgique demandait l’avis de la Cour de Justice de l’UE quant à la légalité du traité et plus particulièrement de son mécanisme d’arbitrage (ICS). De plus, des dizaines de parlements nationaux et régionaux doivent encore ratifier le traité. Les organisations du collectif en France demandent un référendum sur le traité et continuent à faire signer la pétition pour réclamer l’arrêt de la mise en œuvre du Ceta.

Greenpeace octobre 2017

Aquarius

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M.Power

« Les pays européens piétinent les droits de l’homme »

Tous sur le bateau, bénévoles de MSF et de SOS-Méditerrannée, ont bien conscience qu’ils combattent les symptômes, et non les causes. Que la solution est entre les mains des politiques, qui détournent la tête. Combien de noyés faudra-t-il encore ? « Je ne comprends pas que les États européens ne prennent pas la mesure de ce qui se passe en Méditerranée et qu’ils s’obstinent à financer un soi-disant État libyen [4], s’énerve Stéphane. Comme cet État libyen n’existe pas, ils financent peut-être les passeurs, peut-être les milices qui organisent ce trafic humain. Pourquoi est-ce que cela s’arrêterait ? C’est trop rentable. Les gens payent entre 500 et 2 500 euros leur passage sur des bateaux de la mort. »

Le bénévole ne décolère pas : « Nous, ONG, sommes financés à 99 % par la société civile. Nous faisons le boulot des gouvernements et ils nous crachent à la gueule en nous accusant d’être de mèche avec les passeurs. Les pays européens prétendent se soucier des droits de l’homme, porter des valeurs humanistes, mais ils les piétinent allègrement. »

Enfin les côtes siciliennes. Presque plus personne ne parle. Les formalités de débarquement prendront plusieurs heures, sous un soleil de plomb. Accueillis sur le quai par des silhouettes en combinaisons blanches, masquées, les réfugiés seront triés, numérotés, passés au détecteur de métaux, puis convoyés en bus vers des centres de rétention. Sur le bateau, tout le monde leur serrera une dernière fois la main. Alice se cachera pour pleurer. Les jointures de James blanchiront sur le bastingage. Les dents d’Anton grinceront d’impuissance. Puis ils se remettront au travail, nettoieront le bateau, prendront une cuite et repartiront le lendemain matin. Avec en tête cette phrase d’Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »

Extrait de Bastamag OCTOBRE 2017