68

classe-de-lutte

Photo : Groupe Medvekine Rhodia 68

La rencontre explosive entre 68 et Cannes va bien au-delà d’un folklore. Il y a d’abord l’affaire Langlois, qui soude la colère contre le ministre de la Culture Malraux – Truffaut et Godard sont à Cannes pour représenter le comité de défense de la Cinémathèque. Puis les États généraux qui s’ouvrent le 17 mai à l’école de Vaugirard à Paris, pendant que le festival s’enivre aux « réceptions de M. Barclay » (Truffaut). Et c’est une motion de ces États généraux, relayée par Truffaut, qui demande l’arrêt du festival. Cannes 68, ce n’est donc pas qu’un festival interrompu, c’est un morceau de la tentative de renouvellement total du cinéma français. Le compte rendu des États généraux par Jacques Doniol-Valcroze dans les Cahiers d’août se termine par ces mots extraordinaires donnant un sens à quarante ans d’histoire de la critique : « Nous n’avons pas découvert la maladie du cinéma français rue de Vaugirard. C’est, chez nous, une déjà vieille croisade. Elle a commencé avec La Revue du cinéma en 1946, elle s’est poursuivie à travers Objectif 49, le festival du film maudit, et ensuite dans les Cahiers qui, depuis 17 ans, multiplient les enquêtes et les débats sur l’avenir artistique, économique, social et politique du cinéma français. » Les États généraux, c’était la suite du travail de déconstruction du cinéma français, l’aboutissement de la croisade de la Nouvelle Vague, d’abord critique, puis artistique, désormais économique et politique.

Un troisième terme est venu s’inviter dans notre numéro, qui a réveillé l’esprit de 68 : l’université. La réforme Parcoursup improvisée par le gouvernement est aberrante, et ce sont tout autant les maîtres de conférences et professeurs qui s’insurgent que les étudiants. En études de cinéma le sujet devient grotesque : comment déterminer les lycéens qui s’intéresseront au cinéma ? L’université est déjà appauvrie volontairement depuis dix ans, dressée à la compétitivité à marche forcée sous prétexte de Labex, d’Idex et autres stupidités, qui mettent universités et professeurs en compétition les uns contre les autres, tuant toute solidarité et toute émulation. Forcément cela crée des monstres, des produits du système, dont le seul intérêt n’est pas la recherche mais le pouvoir. Un système qui veut séduire à l’internationale mais n’en a rien à faire des lycéens français. Quant à la manière dont réagissent les étudiants, il est tout de même compliqué d’expliquer à des étudiants qui cassent des ordinateurs ou jettent des fumigènes sur les policiers que c’est mal alors que Mai 68 c’était tellement cool, quand on jetait des pavés et incendiaient des voitures. Rarement commémoration aura finalement été aussi obscène, entre d’un côté la mythographie euphorique et exsangue et de l’autre un serrage de boulons sourd à la moindre revendication. Entre le tout était permis, et le plus rien n’est possible.

Il ne faut pas pour autant rejeter la commémoration. Car penser 68, c’est penser de nouvelles manières de résister, d’imaginer et d’être ensemble (pour cela les films militants de l’époque doivent être revus), mais aussi l’ouverture de nouveaux espaces. En ce qui concerne le cinéma, la création de la SRF et de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 1969 et l’ouverture du Centre universitaire de Vincennes (qui fait entrer le cinéma à l’université) en sont deux exemples. On a vu que le pouvoir est avare de ses espaces et entend bien n’en concéder aucun (Notre-Dame-des-Landes, traité avec le plus profond mépris). En 1968 on ouvre une fac de plus (même deux avec Dauphine), en avril 2018 on explique qu’il n’y a hélas pas de place pour accueillir les étudiants tout en inaugurant un Tribunal de Paris inutile et parano, loué 90 millions d’euros par an à Bouygues. Les temps ont changé. La pensée unique ne veut aucune alternative. C’est pourtant la création de nouveaux espaces, physiques et intellectuels, qui permet de dépasser le surplace de la contestation.

Cahiers du cinéma mai 2018

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