Plan B

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Photo H.Cartier Bresson

Entretien inédit pour le site de Ballast :

http://www.revue-ballast.fr/villemot-sortir-de-leuro-par-la-gauche/

Le nouveau « sommet du plan B » s’est tenu les 10 et 11 mars à Rome. Nous longeons un quai parisien, par une matinée pluvieuse comme en réservent les printemps mal dégrossis. On dépasse l’ambassade du Qatar, celle d’Afrique du Sud, l‘Église américaine, La Boudeuse amarrée près d’un pont. Nous voici presque arrivés au rendez-vous. Nous rencontrons Sébastien Villemot, économiste et spécialiste de la crise de la zone euro, pour un échange qui se veut d’abord de clarification et de vulgarisation. L’économie, surtout quand elle se fait « déconnomie » — selon le terme de Jacques Généreux —, passe pour inabordable : tâchons ici de nous porter en faux. Qu’est-ce vraiment qu’une dette publique ? Faut-il avoir peur d’une sortie de l’euro ? La gauche abandonne-t-elle ce sujet au Front national ? Quelles leçons tirer de la crise grecque ? Bref, ce « plan B » serait-il l’une des portes de sortie pour relancer la machine à penser la politique ?


Commençons par le plus simple : pouvez-vous nous rappeler ce qui différencie la dette (publique) d’un État et la dette (privée) d’une entreprise ou d’un ménage ? 

Il y a deux raisons fondamentales pour lesquelles on ne peut pas comparer la solvabilité (c’est-à-dire la capacité à rembourser un prêt) d’un État et d’un ménage. La première, c’est que l’État n’a pas de durée de vie limitée, il ne va pas mourir demain ni dans cinquante ans, sauf événement historique exceptionnel : parce que la durée du politique est une durée infinie, l’État n’est pas soumis à une contrainte de remboursement avant une date butoir au sens propre — sa propre mort, que nul ne prévoit ! C’est pourquoi il peut en permanence « rouler sur sa dette », c’est-à-dire réemprunter pour rembourser ses échéances passées. La seconde différence, c’est que l’État est capable de lever l’impôt parce qu’il dispose d’un pouvoir que les acteurs privés n’ont pas : il est souverain, il a le monopole de la violence légitime, donc il peut augmenter par une simple décision les recettes qu’il prélève sur la société pour les réutiliser au titre du commun, et pour rembourser ses créanciers. Alors qu’un ménage ne peut décider du jour au lendemain d’augmenter son salaire, ni une entreprise de lever l’impôt sur ses voisines…

L’assimilation classique entre dette publique et dette privée (le fameux « la France est en faillite » !) n’est donc qu’un mythe ?

« L’État a plus d’actifs que de passifs : on est bien loin de la faillite ! Le choix d’un indicateur de dette plutôt qu’un autre est donc un enjeu très politique. »

Oui, d’autant plus qu’un État ne peut pas faire faillite au sens où on l’entend pour une entreprise ou un ménage. Si un État s’est endetté dans sa propre monnaie, il peut rembourser ses créanciers simplement en créant de la monnaie ! C’est le cas des États-Unis ou du Japon, dont la dette pourtant élevée n’inquiète pas les marchés. Mais justement, en zone euro, les États ont choisi de se lier les mains et ont en quelque sorte renoncé à avoir leur propre monnaie, puisque la Banque centrale européenne a interdiction de leur prêter. D’où la crise actuelle ! Et quand bien même un État suspendrait les remboursements à ses créanciers, aucun huissier ne viendrait saisir ses biens ; il n’est pas placé sous la tutelle d’un juge, son activité n’est pas interrompue, car il est souverain. Un tel défaut — fréquent dans l’Histoire — n’est bien sûr pas sans conséquences, mais cela ne peut pas être mis sur le même plan qu’une faillite privée qui, elle, se rapproche d’une mort économique. Plus généralement, pour juger de la santé financière de l’État, il faudrait aussi regarder la « dette nette », et pas seulement la « dette brute » scrutée par les commentateurs et la Commission européenne. La dette brute, c’est la dette totale, le passif non corrigé, donc, des actifs que l’on peut mettre en face. Alors que la dette nette, c’est la dette diminuée de tout ce que l’État possède. Pour la France, la dette brute était de 97 % du PIB fin 2016. Mais quand on comptabilise les actifs financiers de l’État, alors la dette nette tombe à 88 %. Et, surtout, si on comptabilise l’ensemble des actifs (terrains, bâtiments…), la dette nette devient négative, à -12 % du PIB environ. Autrement dit, l’État a plus d’actifs que de passifs : on est bien loin de la faillite ! Le choix d’un indicateur de dette plutôt qu’un autre est donc un enjeu très politique.

Mais attention : il y a un enjeu théorique sur le calcul de ces actifs — comment donner un prix à l’intangible ? Les bâtiments, le patrimoine mobilier, les participations dans les entreprises, on sait le calculer, mais on pourrait aussi comptabiliser les impôts futurs, comme certains comptabilisent désormais les « dettes hors bilan » qui sont les dettes futures (liées aux charges de retraite prévisibles, par exemple). Et derrière se cache un autre enjeu plus politique aussi : car il ne s’agit pas pour autant de considérer que tout peut être marchand (quel est le « prix » de La Joconde ?) et que l’on pourrait tout vendre, voire brader un jour ! Le risque, c’est aussi de manipuler un jour ce concept de dette nette pour en faire un argument de privatisation, comme en Grèce. C’est donc important de rappeler que la faillite n’est pas pour demain, mais important aussi de ne pas tout comptabiliser en termes d’actifs contre passifs, comme si les créanciers avaient du coup une sorte de droit à se rembourser sur cet actif en exigeant de l’État qu’il vende tout, même ses plages, et privatise des biens publics parce qu’ils auraient une « valeur » identifiable !

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