La couleur de l’argent

la couleur de l’argent

Est-ce la classe ouvrière blanche qui a fait gagner Donald Trump ? La question a beaucoup agité au lendemain de l’élection présidentielle américaine. L’historienne Sylvie Laurent y apporte une réponse nuancée. Si ce sont bien les Blancs qui ont fait élire le magnat de l’immobilier, ce ne sont pas les plus pauvres des plus pauvres mais plutôt la petite classe moyenne en perte de vitesse qui a massivement soutenu le candidat républicain. La crise économique de 2008 n’a pas été le creuset d’une communauté de destins entre la grande majorité des Américains qui ont vu leur situation se dégrader tandis que la concentration des richesses s’accentuait au profit d’une infime minorité. La société américaine reste structurée par la question raciale et depuis la conquête des droits civiques, la rupture entre Noirs et Blancs s’est accentuée. La présidence Obama n’y aura rien changé : la banalité des crimes policiers comme l’expression déchaînée du racisme pendant la campagne en sont la preuve. La domination symbolique des uns sur les autres s’articule à un rapport d’inégalités économiques mais sans que les deux se recouvrent parfaitement. Pour comprendre cette dialectique, Sylvie Laurent fait feu de tout bois en s’intéressant aussi bien aux textes littéraires qu’en faisant l’analyse de la politique économique. L’originalité de son travail est de se placer alternativement des deux côtés de la color line en s’intéressant aux Noirs comme aux Blancs. Dans une biographie de Martin Luther King, elle rappelle la dimension politiquement subversive du héros de la nation américaine tandis qu’elle explore les angoisses de dépossession des privilèges raciaux d’une partie des Blancs à travers la figure littéraire du white trash. Elle en tire le portrait d’un pays fracturé et hanté par son passé, qui ne trouve son souffle que dans l’émergence de mouvements sociaux qui reposent la question de la justice sociale.

Pourriez-vous retracer votre itinéraire et ce qui vous a conduite à vous intéresser aux questions des rapports de race aux États-Unis en partant d’un travail sur les White Trash, thématique de votre thèse ?

Je suis historienne de formation. Agrégée d’histoire, j’ai commencé par enseigner dans le secondaire, notamment dans un lycée technologique de l’Oise. Au moment de faire ma thèse, j’étais très intéressée par ce qui mêlait littérature, histoire et questions sociales. J’ai pensé d’abord travailler sur les idées philosophiques de Jaurès. Remonter aux ferments politiques de la pensée m’intéressait. J’ai donc repris des études de littérature française. Après le 11 septembre 2001, j’ai eu envie d’orienter mes études vers les États-Unis. J’ai suivi le cycle des études américaines de Sciences Po et je me suis intéressée à la littérature américaine. Ce qui faisait pour moi le lien entre histoire et littérature, c’est la façon dont on peut voir la politique derrière les textes. J’ai commencé à travailler sur les white trash dans la littérature, un thème très politique. Le white trash, c’est le Blanc américain si pauvre et si peu intégré à la mythologie nationale du migrant parti de rien que son statut devient inconcevable. Il finit par être identifié à une minorité raciale. Ce qui m’intéressait dans ce travail c’était la façon dont la logique de classe et la logique raciale s’interpénétraient, comment les élites blanches utilisaient le ressentiment des plus pauvres des Blancs contre les Noirs pour diviser les pauvres. Fondamentalement, la société américaine est organisée entre le riche Blanc, le pauvre Blanc et le Noir. Il y a une maïeutique entre ces trois composantes pour maintenir le statu quo et la domination d’une classe très puissante. Pendant ma thèse, j’ai décidé de partir travailler dans le département d’études afro-américaines d’Harvard. Je me suis spécialisée sur la question noire américaine. Comment, dès lors, ne pas aboutir à Martin Luther King ? Au départ, mon projet n’était pas d’écrire une biographie mais de m’intéresser, comme j’avais voulu le faire avec Jaurès, aux idées philosophiques de Martin Luther King et, à ce qui reste méconnu en France et aux États-Unis, ses idées socialistes. Martin Luther King était convaincu qu’il n’y aurait pas d’égalité raciale sans redistribution des richesses et du pouvoir.

Extrait de BALLAST : http://www.vacarme.org/article2983.html

 

 

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