Fostoria, Ohio

USA. Dallas, Texas. 1963. Honest Joe's Pawn Broker's shop.

Au soir du 9 novembre 1993, alors que les esprits s’échauffent autour de l’adoption imminente par le Congrès de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), les partisans de ce traité se livrent à un numéro d’esbroufe sans précédent dans les annales de la propagande télévisuelle. Des millions d’Américains viennent tout juste d’assister au « Larry King Live » sur Cable News Network (CNN), qui accueillait un débat entre le milliardaire Ross Perot, chef de file du mouvement anti-Alena et candidat indépendant à l’élection présidentielle, et le vice-président Albert Gore, convaincu des vertus du libre-échange.

Entre l’amateur et le professionnel de la politique, l’affrontement tourne à l’avantage du second. Mais le meilleur reste à venir. Au cas où la prestation de M. Gore n’aurait pas suffi à emporter l’adhésion des foules, CNN a réuni un second plateau composé de quatre « experts », conviés à débattre du grand chantier du président William Clinton et de son prédécesseur George H. Bush : la suppression des barrières douanières sur le continent nord-américain et l’« intégration » du Mexique, du Canada et des Etats-Unis dans un marché unique synonyme d’emplois, de croissance et de prospérité pour tous — un scénario « gagnant-gagnant », selon la terminologie en vigueur. Des deux intervenants pro-Alena choisis par la chaîne, M. Lawrence (« Larry ») Bossidy se montre le plus audacieux : porte-parole du lobby patronal pro-Alena, il est aussi le président-directeur général (PDG) d’AlliedSignal, une multinationale active dans de nombreux secteurs et notamment propriétaire d’Autolite, une usine de bougies d’allumage pour automobiles implantée à Fostoria, dans l’Ohio.

Pour faire pièce aux arguments de ses adversaires, qui redoutent que l’Alena ne provoque une délocalisation massive des emplois au Mexique (dans un « bruit de succion géant », selon la formule imagée de M. Perot), M. Bossidy doit convaincre les téléspectateurs que le libre-échange fera couler le lait et le miel sur les vieux bassins industriels du Midwest (la rust belt, « ceinture rouillée »), déjà fort mal en point à l’époque. Suivant les recommandations de M. Carter Eskew, le conseiller en communication de M. Gore, le patron d’AlliedSignal sort de sa poche une bougie d’allumage et la brandit sur le plateau en déroulant cette tirade : « Voici une bougie, une bougie Autolite. Elle a été fabriquée à Fostoria, dans l’Ohio. Aujourd’hui, nous en produisons dix-huit millions ; demain, nous en produirons vingt-cinq millions. La question, c’est : où allons-nous les produire ? En ce moment, on ne peut pas les vendre au Mexique, parce qu’il faut payer une taxe douanière de 15 %. Mais si l’Alena est adopté, nous pourrons les vendre là-bas et donc continuer à fabriquer ces bougies à Fostoria. Ce qui veut dire qu’il n’y aura plus seulement mille cent emplois dans notre usine, mais bien davantage. (…) Ceci n’est qu’une petite partie d’une voiture. Aujourd’hui, nous exportons quatre mille automobiles au Mexique ; eh bien, nous en exporterons soixante mille au cours de la première année [suivant l’adoption de l’Alena], ce qui veut dire quinze mille emplois supplémentaires ! »

Un patron dorloté par M.Obama

Dix-sept ans plus tard, que reste-t-il de ces promesses ? En novembre 2010, alors que les Etats-Unis sont empêtrés dans un marasme économique sans fin et que l’ancien mastodonte General Motors vit sous perfusion d’argent public, l’usine de Fostoria ne compte plus que quatre-vingt-six ouvriers. Ces rescapés fabriquent non plus des bougies, mais des isolateurs en céramique destinés à équiper les bougies désormais produites… au Mexique.

Grâce à l’Alena, Autolite a en effet déménagé le cœur de ses activités dans la maquiladora de Mexicali, au sud de la Californie. Selon des sources syndicales, six cents employés y produisent des bougies, principalement de marque Motorcraft, filiale de Ford, la mieux portante des trois grandes compagnies automobiles américaines. Le charme de cette implantation se lit sur leur fiche de paie : alors que les ouvriers de Fostoria touchaient 22 dollars (15 euros) de l’heure à raison de quarante heures de travail par semaine, leurs collègues de Mexicali perçoivent 15,50 pesos (environ 1 euro) de l’heure pour quarante-huit heures de labeur hebdomadaires.

J.McArthur 2011

Extrait : http://www.monde-diplomatique.fr/2011/07/MACARTHUR/20763

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s