Imperium

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Photos : Expo G.Rousse « Utopia »

Frédéric Lordon occupe une place singulière dans la vie intellectuelle française : économiste de formation, d’abord proche de l’école de la régulation, il est devenu l’un des acteurs majeurs de la lutte contre les traités européens et les politiques d’austérité, et est désormais l’un des protagonistes des mobilisations politiques de 2016, bien au-delà de son cadre académique de départ. Ses interventions publiques, brillantes et polémiques, rencontrent un écho important : elles combinent un haut niveau d’exigence théorique, un style élaboré et mordant, une critique virulente des politiques néolibérales, de la domination financière, du cadre politique européen et de la monnaie unique, mais aussi des trahisons sociales-démocrates. C’est pourquoi, à maints égards, son itinéraire se rapproche de celui de Pierre Bourdieu, théoricien de la puissance des structures et militant du possible politique en 1995, sans que soit théoriquement élaborée cette unité improbable.

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De fait, depuis ses premiers livres, à la fin des années 1990, sa trajectoire intellectuelle s’est peu à peu infléchie, passant de travaux économiques et sociologiques spécialisés à une double activité théorique, associant des interventions en prise directe sur l’actualité et des travaux philosophiques placés depuis 2006 sous l’égide de Spinoza2. Ce dédoublement est tel qu’on peut se demander si, à terme, l’économie politique et sa critique ne risquent pas de se trouver écartelées entre polémique conjoncturelle et métaphysique éternelle, au risque de disparaître en tant que telle. On peut formuler la question autrement, à la lecture des derniers livres « spinozistes » de Frédéric Lordon : que vise au juste ce recours toujours plus appuyé à Spinoza, recours à la fois inattendu et s’inscrivant dans la longue histoire des néo-spinozismes, qui ont en commun d’être tous un rapport à Marx et au marxisme, mais un rapport décalé, se réinstallant dans la tradition académique ? Dans Capitalisme, désir et servitude, paru en 2010 et sous-titré « Marx et Spinoza », Frédéric Lordon s’attachait à combiner Marx, comme penseur des structures et Spinoza, en tant qu’auteur d’une « anthropologie des passions »3.Imperium, paru en 2015, poursuit la voie spinoziste tout en abandonnant toute apparence de discussion avec Marx et le marxisme, de même qu’avec les diverses théories de l’Etat et les pensées critiques contemporaines.

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Il faut préciser cette différence : pour sa part, le livre de 2010 déclarait utopiques « le triomphe du prolétariat » et « l’extinction du politique », thèses attribuées à Marx et qualifiées de « fantasmagories post-politiques », d’ « erreur anthropologique la plus profonde de Marx ». Les dernières pages affirment que l’idée d’une « éradication définitive de la violence » doit céder la place à « ses mises en forme les moins destructrices »4, tâche théorique renvoyée à Spinoza. Estimant la cause entendue,Imperium propose une analyse critique des institutions politiques sur un plan strictement philosophique, qui laisse entrevoir, sans qu’elle soit précisée, la perspective d’un État social de nouvelle génération. Pareille démarche, qui contourne largement l’analyse du capitalisme contemporain, de ses contradictions, de ses mutations, pose bien des questions. Ce qu’on peut donc nommer la « tactique Spinoza », par analogie avec le jeu d’échecs, se révèle une manœuvre habile, savante et qui en impose. Mais elle souligne tout aussi bien l’urgence de ce que Daniel Bensaïd nommait « le retour de la question stratégique »5. Ce sera l’axe de la lecture qui suit.

Extrait : Contretemps 2016

 

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