Le goût de la cerise

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Abbas Kiarostami, une pensée à l’œuvre

Le grand cinéaste iranien, auteur du « Goût de la cerise », Palme d’or à Cannes en 1997, est mort à l’âge de 76 ans.

Ces moments-là sont rares dans la vie d’un spectateur. C’était à Cannes, en 2002. L’écran s’allume, le chiffre 10 apparaît et nous voici dans une voiture, où s’installe un jeune garçon. Pendant toute la durée du film, on ne bougera pas de l’habitacle de l’automobile, où deux caméras sont postées sur le tableau de bord, l’une sur la conductrice, l’autre sur son passager, qui changera à dix reprises. Au-delà des vitres de la voiture, les rues de Téhéran fourmillent, les klaxons résonnent, la voiture est immergée dans le réel, par définition incontrôlable.

Ce film d’Abbas Kiarostami s’intitule Ten. Le découvrir sans en rien savoir constituait un choc esthétique considérable. Le cinéaste iranien ne cessait d’évoluer, de remettre en question ce qu’il avait précédemment fait, et qui était déjà d’une totale singularité. Pour ne citer que ces œuvres-là : Et la vie continue (1992), Au travers des oliviers (1994), Et le vent nous emportera (1999), ou le sublime Le Goût de la cerise (1997), qui reçut la Palme d’or à Cannes, dans lequel un homme, dans son vieux 4×4*, cherche désespérément quelqu’un pour jeter une poignée de terre sur la fosse où il reposera, car il veut se suicider.

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Avec Ten, Abbas Kiarostami faisait un pas de plus dans l’épure, en faisant le pari audacieux qu’un dispositif minimaliste pourrait déboucher sur une grande fresque. Pari hautement tenu. Ten dépeint « par défaut », sans aucun volontarisme, une société iranienne autrement plus complexe et contrastée que l’image dont se satisfait l’Occident – ce simple exemple : la conductrice, interprétée par une actrice superbe, est une femme divorcée. En même temps, le film concentre l’essence même du cinéma, que ce soit l’interrogation sur le champ et le contre-champ, la confrontation entre la fiction et le réel, ou la dramaturgie de la parole filmée, avec une science de la tension qui tient non seulement le spectateur en haleine, mais l’euphorise.

Voilà quel était le cinéaste qui vient de disparaître ce lundi, à 76 ans, Abbas Kiarostami. Encore n’est-ce là qu’un tout petit aperçu de l’immense artiste qu’il était – par ailleurs photographe, peintre et poète –, auteur d’une œuvre aux infinies richesses, qu’il a toujours voulu réaliser dans son pays malgré un régime qui ne le prisait guère : depuis de nombreuses années, ses films étaient en effet interdits en Iran. Ce n’est que très récemment qu’Abbas Kiarostami avait décidé de tourner à l’étranger, en Italie pour Copie conforme (2010), avec Juliette Binoche, au Japon pour Like Someone in Love (2012). Son ultime tournage, inachevé, se déroulait en Chine.

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En 2010, Abbas Kiarostami avait répondu à nos questions, à l’occasion de la présentation de Copie conforme à Cannes. Il y délivrait ce qui pourrait constituer une philosophie humaniste du regard : « Toutes les souffrances, toutes les pathologies humaines, nous disait-il, prennent leurs racines dans une absence de regard. C’est parce qu’on n’est pas vu que l’on souffre. C’est aussi pour cette raison que l’on crée. L’art, comme la vie, a besoin d’être vu. S’il n’est pas vu, l’art est une chose morte. La seule façon d’insuffler de la vie à une œuvre, c’est de poser son regard sur elle ».

LIRE >> Abbas Kiarostami : « L’art a besoin d’être vu »

Cette réflexion, Abbas Kiarostami la menait aussi à propos du spectateur. Lui dont on a dit, surtout à ses débuts, qu’il renouvelait le néo-réalisme, restait intransigeant quant à la distinction entre art et réalité. Il avait une conscience aiguë de la relation à son spectateur, à la fois exigeante et d’une éthique implacable. Dans un livre paru en 1997 dans « la Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma », le cinéaste s’exprimait ainsi :

Il faut toujours avoir à l’esprit que nous sommes en train de voir un film. Même dans les moments où il paraît très réel, je souhaiterais que deux flèches clignotent des deux côtés de l’écran pour que le public n’oublie pas qu’il est en train de voir un film et non la réalité. C’est-à-dire un film que nous avons fait en nous fondant sur la réalité. Cette approche s’est intensifiée dans mes nouveaux films et le sera encore davantage. Je crois que j’ai besoin d’un spectateur plus averti. Je suis contre le fait de jouer sur ses sentiments, de le prendre en otage. Quand le public ne subit pas ce chantage sentimental, il reste son propre maître et regarde les faits d’un œil plus conscient. Tant que nous ne sommes pas soumis au sentimentalisme nous pouvons nous dominer et dominer le monde qui nous entoure_._

Abbas Kiarostami va cruellement nous manquer mais, heureusement, son œuvre et sa pensée vont continuer à nous nourrir.

Politis juillet 2016

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