Retour sur la Grèce

Libération-dAthènes-octobre-1944

Athènes Liberation 1944

En Grèce depuis l’élection de Syriza en janvier dernier, on a assisté, dans l’impuissance et la colère, à une interminable tentative de mise au pas du gouvernement grec de la part des « institutions » (la Commission européenne, la BCE et le FMI). Le cas grec n’est pas un simple épisode de plus dans l’histoire récente et bien peu glorieuse de l’Europe, la Grèce est le cas d’école à partir duquel on ne peut plus penser exactement de la même façon qu’avant le devenir de l’Europe, et plus précisément de la zone euro. Sans avoir aucune idée des résultats des prochaines élections à l’heure où ces lignes sont écrites, on ne peut que constater à quel point les « institutions » ont voulu faire de la Grèce un exemple : diktats d’austérité budgétaire, privatisations, hausse des impôts y compris pour les plus pauvres, réduction de la protection sociale, modification du droit du travail. Ou bien elle sera exclue. Qu’elle rentre dans les clous des critères de la « bonne » gouvernance publique et des réformes structurelles, ou sinon qu’elle crève étouffée par sa dette. Et d’ailleurs elle étouffera dans sa dette, même si elle se soumet.

C’est pourquoi nous ne voulons rentrer qu’hors des clous, hors de ce qui nous est promis, de ce qui est écrit d’avance. Et la Grèce nous a donné l’occasion d’y voir clair : les prétendues négociations ont dévoilé au grand jour — merci Varoufakis — les non-choix, les non-discussions proposées par les représentants de l’eurozone en l’état actuel des forces politiques ; plus encore, il s’agissait de faire la preuve qu’un gouvernement d’une gauche composite et décidée à défendre son peuple ne peut qu’échouer. Eh bien non, pas question de se contenter de ce silence qu’on nous intime. On ne rentre pas dans ce moule, on ne retourne pas en arrière, on renverse et on repart.

Si l’on faisait une sorte de physique simplifiée des logiques économiques et politiques à l’œuvre aujourd’hui, on pourrait opposer une vision statique à une appréhension dynamique du monde. Ça fait un peu peur de parler de dynamique aujourd’hui, tant nous avons soupé du jeune cadre du même nom depuis les années 1980, mais il faut l’entendre dans son sens initial, simple, pas comme une volonté d’entreprendre, mais comme une mise en mouvement. Or, contrairement à ce que nous serine la communication moderne, la logique néo-libérale vise à figer le monde, tandis que les pensées dites d’extrême-gauche travaillent le flux, la pluralité, la transformation. Que nous intime la nouvelle orthodoxie économique, si ce n’est la monomanie d’un TINA (There Is No Alternative) qui ne cesse de découper le monde entre ceux qui ont le droit (de travailler, de voyager, de s’endetter…) et ceux qui ne l’ont pas ou plus, et qui en appelle à un retour aux origines tantôt fantasmées (pour le néo-libéralisme de l’ordre spontané à la Hayek), tantôt construites mais pour toujours (à la manière de l’ordo-libéralisme allemand). Dans tous les cas, cette orthodoxie renvoie à un temps qui n’a jamais existé, dans lequel la main invisible ou la règle fondamentale du marché aurait censément fait son œuvre, et rélève d’une logique qui ne connaît que la répétition de modèles à l’identique. Pas question dès lors de se laisser piéger par les discours accusatoires qui font de ceux qui descendent dans la rue pour réclamer la protection de la protection sociale, ou de l’intermittence, ou des précaires, ou pour rappeler à la France qu’elle n’est la patrie des droits de l’homme que sur les frontons des mairies, des réactionnaires, des archéos, des vieux croûtons (ou pas seulement). Car ces acteurs des mouvements sociaux ne réclament que rarement le retour du même, la restauration à tout prix d’un monde perdu : se référer à des modèles anciens, qui ont pu fonctionner, et les utiliser comme point de référence pour penser au présent, ce n’est pas s’abîmer dans la nostalgie. En revanche, prétendre soigner la Grèce en lui imposant un modèle économique unique qui ne tient compte ni de son histoire, ni de sa géographie, ni des aspirations politiques de son peuple, c’est vouloir la fondre dans le plomb et nous avec : plus de futur (mais la reconduction éternelle de raisonnements identiques — indépendamment de toute réalité), plus de pluralité (mais une unique logique gestionnaire), plus d’expériences (mais une commune dévotion à la loi du marché). Mais quelle fascination perverse nous conduit, nous les peuples de l’Europe, à consentir à un tel bégaiement tyrannique ?

Vacarme 2015

La capitulation de Syriza a constitué une défaite pour l’ensemble de la gauche radicale européenne et, de « laboratoire de l’espoir », la Grèce est devenue une « cause de désespoir » pour de nombreux•ses militant•e•s en Europe. Comment penser stratégiquement à partir de cette défaite et dans le contexte politique nouveau qu’elle a ouvert ? Le théoricien marxiste Panagiotis Sotiris tente ici de répondre à cette question, refusant les facilités rhétoriques d’une « célébration de l’émeute », qui esquive la question stratégique, et d’une rumination stérile de l’Octobre russe.

Panagiotis Sotiris est membre d’Unité populaire, organisation de la gauche radicale grecque, et est l’auteur de nombreux articles, dont plusieurs ont été publiés parContretemps-web.

 

D’une certaine façon, je ressens une sorte de malaise puisque la gauche grecque dans son ensemble a une forme de responsabilité dans le fait que la Grèce ne soit pas aujourd’hui un laboratoire de l’espoir ; elle est plutôt une cause de désespoir. Ce que je vais dire devrait être pris comme une forme d’autocritique plutôt qu’une déclaration. Je considère que je fais moi-même partie du problème…

Le problème est le suivant. La Grèce a été le pays dans lequel l’expérience d’ingénierie sociale néolibérale a été la plus agressive et a suscité la séquence de luttes la plus massive, quasi-insurrectionnelle, celui où la crise politique a été la plus proche, en Europe de l’Ouest depuis la « Chute des dictatures », d’une crise d’hégémonie, où un parti de gauche relativement petit a été catapulté au pouvoir, où un peuple rebelle a refusé le chantage de l’Union européenne lors du référendum du 5 juillet. Le pays où Syriza a accepté des réformes néolibérales qui feraient rougir jusqu’aux tristement célèbres « Chicago Boys », allant d’une refonte du système de retraite aux privatisations en passant par des saisies immobilières et des expulsions massives, après avoir remporté une élection où le reste de la gauche à échoué à remettre en cause la variante de gauche du « there is no alternative » [« il n’y a pas d’alternative »] qui donnait le ton du débat.

Y avait-il une autre voie possible pour la Grèce ? Ou devrions-nous accepter le principe selon lequel un petit pays du Sud européen n’était pas en position de répondre au chantage de l’UE ? Je suis fortement en désaccord avec cela. Le moment du référendum était optimal pour une stratégie de rupture : fin des négociations, arrêt des paiements de la dette, nationalisation du système bancaire, début d’un processus de retour à une monnaie nationale, comme point de départ d’un processus plus large de transformation. L’immense potentiel politique du résultat du référendum, et le degré de mobilisation populaire et de solidarité internationale, pouvaient permettre d’agir contre les évidentes difficultés initiales ; difficultés dont on peut penser qu’elles n’étaient pas plus grandes que celles auxquelles nous faisons face aujourd’hui en Grèce, et qui sont certainement moindres que celles auxquelles nous serons confrontés dans les années à venir. Cependant il n’y a pas eu de préparation de la part de Syriza, ne serait-ce que pour penser une stratégie de rupture, ce qui a conduit à une série de concessions et de compromis désastreux, avant même l’élection de janvier 2015. Cette absence de préparation à une autre éventualité que le compromis au sein de l’Eurozone n’était pas due au manque de temps. Elle résultait plutôt d’un choix conscient que la rupture était impossible, choix qui provenait de la combinaison d’un européanisme compulsif et d’une tentative de construire des alliances avec des segments de la bourgeoisie grecque.

Est-ce la fin de l’histoire ?

Voir aussi :

http://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/frederic-lordon-syriza-podemos-le-combat-continue

 

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