Frontex

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Une nuit qu’on entendait la mer sans la voir ou les « mises en scène » toxiques de la surveillance aux frontières de l’Europe

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S’apercevoir que sécurité et migration ont fini par être amalgamées, qu’on n’entend même plus les appels de détresse. Fouiller les discours politiques sur la surveillance aux frontières extérieures de l’Europe et constater qu’avec l’Agence Frontex, on ne peut rien voir. Tomber sur la question que pose George Didi-Huberman : « Comment donc, quand les peuples sont exposés à disparaitre, organiser notre attente pour espérer voir un homme ? » Se demander si ce n’est pas la question de ceux qui militent pour les droits des migrants, celle qu’il faudrait poser dans un film qui donnerait corps, pour un moment, aux peuples des frontières.

Spectacle rituel et quotidien du drame

Les frontières sont des lieux habités ici et ailleurs [1] : un aéroport à Nairobi où une femme présente aux douaniers un visa pour Paris et une rue à Paris où un policier contrôle les papiers d’un passant. La mer au large des côtes de l’île de Lampedusa où périssent en octobre 2013 dans deux naufrages consécutifs, 366 puis 268 migrants, est bien à la frontière extérieure de l’Europe, mais les enjeux des frontières européennes se nouent aussi à Varsovie, au siège de Frontex, l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures. Là, des fonctionnaires européens scrutent sur de grands écrans un flot de données en temps réel, recueillies aux frontières et mises à leur disposition grâce au système informatique Eurosur. C’est ainsi qu’ils produisent une série de rapports qui évaluent les « risques » aux frontières de l’Europe en termes d’afflux, crimes, drames et morts, au point où la frontière devient le lieu d’une menace. Ils portent en eux une mise en scène toxique de la frontière [2]. Dans Vacarme, Frontex a été présenté en 2011 comme une agence de répression des migrants et le bras armé de l’Europe [3]. Or son budget a connu une croissance exponentielle depuis sa création en 2004, passant de 6,5 à 86 millions d’euros. Même à des moments sensibles, comme celui de ces naufrages en octobre 2013, Frontex profite de la dramatisation des échecs de sa mission pour réclamer que de plus gros moyens technologiques soient mis à sa disposition et à celle des organisations paramilitaires que sont les corps de gardes-frontières des États européens. En imaginant faire un film sur l’agence Frontex, je me heurte à un dilemme. À montrer, illustrer, mettre en scène les drames en Méditerranée, ne contribue-t-on pas perversement à un spectacle qui au lieu de susciter des interrogations, porte en soi sa solution : développer davantage la surveillance aux frontières ?

En faisant ces remarques je rejoins les analyses de Wendy Brown, professeure de sciences politiques à Berkeley, sur la mise en scène spectaculaire de l’échec : « Le contrôle des frontières est un spectacle rituel. Quand l’échec des efforts de dissuasion met le spectacle en crise, ses auteurs essaient de sauver la face en promettant un show plus grandiose que le précédent. [4] » Claire Rodier, juriste, vice-présidente du réseau Migreurop et membre du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) note aussi la banalisation des discours sur la protection des migrants : « Même lorsqu’elle est porteuse d’un message de compassion, ou d’alerte, la médiatisation — y compris de la part des militants — des “drames de la migration” alimente le discours sur l’invasion de l’Europe par les migrants. Et elle vient justifier la réponse des autorités, selon laquelle pour protéger les migrants, leur éviter de prendre des risques, il faut renforcer les contrôles aux frontières. » En octobre 2013, pour la première fois depuis des années, les morts en Méditerranée, plus de 16.000 migrants disparus depuis 1993, ont fait la une de nos journaux. Des corps tirés sur des zodiacs. Des cadavres devinés sous des bâches. Des cercueils alignés sur des quais. Un échec patent de notre dispositif de sauvetage en mer. Pour certains d’entre nous, un scandale : des hommes et des femmes en sont réduits à se mettre dans des situations désespérées parce que nous sommes incapable de « bâtir une Europe de l’asile [5] » ou mieux, une Europe de l’accueil. On a voulu croire un moment que nous, Européens, allions tirer les conclusions du drame, mais ni les images, ni les chiffres, ni les mots n’ont fait dévier l’Europe de son calendrier politique.

Vacarme octobre 2014

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