La longue marche

Gracie-Hawthorne-One-Vote

Le 28 août 1963 se sont réunis devant la maison blanche, près de trois cent mille personnes venues réclamer à l’administration Kennedy que le pays change et que la législation l’y oblige. Depuis plusieurs semaines, un projet de loi mettant fin à la discrimination raciale pratiquée dans le sud des Etats-Unis était en attente sur les tables d’un Congrès réticent. Cette manifestation de masse avait pour but de rappeler au gouvernement ses engagements vis-à-vis des militants des droits civiques, solidaires de la conditions des Noirs. Ces derniers, au Sud, étaient engagés depuis près de dix ans dans une campagne de désobéissance civile visant à dénoncer l’injustice et la violence de leur quotidien. Les caméras de télévision, qui venaient d’entrer dans les foyers américains, avaient porté à la connaissance du pays l’ignominie de la brutalité policière face aux activistes non violents et le temps du changement semblait venu.

Martin Luther King Jr. fut la voix inoubliable qui ce jour là, au piédestal de la statue de Lincoln, à l’issue d’une après-midi caniculaire lors de laquelle concert et discours s’étaient enchaînés, marqua l’histoire en racontant qu’il avait ce rêve insensé mais peut-être prophétique dans lequel Noirs et Blancs seraient égaux dans une Amérique réconciliée et apaisée. « Je fais un rêve » dit-il, qui doit devenir réalité, « et si l’Amérique doit être une grande nation, il faut qu’il en soit ainsi » (1).

Les Etats-Unis ont retenu la belle histoire, celle d’un moment d’unité nationale lors duquel le rêve de King devint celui de la nation. Quelques semaines après la marche, le Congrès vota en effet le Civil Right Act, qui interdit la ségrégation et les pratiques discriminatoires. Lyndon Johnson, porté par l’assassinat de Kennedy, signa à l’été 1964 ce texte rédempteur, en présence des principaux militants noirs. Un an plus tard, une loi complémentaire fut ajoutée, le Voting Right Act, afin, par la supervision pointilleuse de l’Etat fédéral, de s’assurer qu’aucune ruse ni aucun biais ne permettrait que de nouveau on empêcha les Noirs de voter.

On se plaît la main sur le cœur à réciter l’envolée finale du discours de King, en voyant dans son appel à la fraternité l’annonce d’une ère post-raciale. Mais on oublie que le pasteur, qui avoua avant sa mort que son rêve avait tourné au cauchemar, commença son discours par la dénonciation d’un chèque sans provision que le pays avait signé aux Noirs. Ce chèque, c’est la promesse faite par la Constitution des Etats-Unis qu’ils seraient reconnus comme des citoyens à part entière. En 2013, le chèque ne semble toujours pas avoir été honoré. Les cinquante ans de la Marche sur Washington surviennent dans un contexte d’étiolement des libertés civiques. Cette dissonance historique s’entend dans les rangs des marcheurs activistes qui, dès samedi dernier, ont commencé à fouler le mall de Washington. Assez rêvé.

S.Laurent

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2013-08-27-mlk

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