New deal

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Photo : Contretemps JO de Mexico 1968

Vient de paraître aux éditions Les Forges de Vulcain un roman de Grace Lumpkin intitulé Notre règne arrivera. Pour évoquer cet ouvrage, nous avons posé quelques questions à Alice Béja. Collaboratrice de la revue Esprit et auteure d’une thèse sur les rapports entre littérature et politique dans les Etats-Unis de l’entre-deux-guerres, elle en est la traductrice.

Qu’est-ce qui fait l’actualité de ce roman, initialement publié en 1932 ? Qu’est-ce qui justifiait de le mettre à disposition des lecteurs et lectrices français-es aujourd’hui ?

Ce roman appartient au courant de la « littérature prolétarienne » américaine, mouvement éphémère de la première moitié des années 1930. Les œuvres – très diverses – qui y appartiennent tentaient, dans une perspective politique assumée, de donner corps à la crise, de lui donner une voix, de l’incarner dans des personnages. Ils ont, en un sens, préparé le terrain pour les œuvres moins directement politiques du Front populaire, dont la plus emblématique reste Les raisins de la colère de John Steinbeck, publié en 1939.

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Depuis 2008, on parle beaucoup de 1929, et de la Grande Dépression. La comparaison n’est pas toujours justifiée, mais beaucoup de gens se retrouvent dans l’idée générale d’une crise financière qui se transforme ensuite en crise économique et sociale. Cela dit, alors que, du moins en ce qui concerne les Etats-Unis, l’art et la culture ont joué un rôle majeur pendant la Grande Dépression, ça n’est absolument pas le cas aujourd’hui ; au contraire, la culture est la première variable d’ajustement en temps de crise. Roosevelt, à partir de 1935, a investi à la fois dans des travaux publics et dans des projets documentaires et artistiques, pour que l’Amérique puisse se voir, pour que les habitants des villes voient la misère des campagnes, pour que ceux qui vivaient sur les côtes puissent se représenter les paysages ravagés du Dust Bowl ; c’est en montrant la crise qu’il pensait pouvoir créer un mouvement de solidarité nationale. Aujourd’hui, au contraire, on a pendant longtemps essayé de la masquer, et elle manque encore de représentations.

Avant le « second New Deal » (à partir de 1935), des écrivains et artistes de gauche, souvent proches du parti communiste américain, avaient eux aussi voulu rendre compte des grèves, des combats qui se menaient un peu partout dans le pays, avec la volonté de faire émerger une conscience de classe chez les ouvriers et les paysans. Ce sont ces œuvres, un peu différentes de celles que l’on associe habituellement avec la Grande Dépression, sur lesquelles j’ai en partie travaillé pendant mon doctorat. Et mon éditeur, David Meulemans, a pensé comme moi qu’en période de crise, il serait intéressant de rendre accessible au public français ces voix différentes, du moins l’une d’entre elles. Non pas seulement pour des raisons politiques, mais aussi tout simplement parce que le roman de Lumpkin a de la valeur en tant que fiction, au-delà de sa dimension documentaire. C’est une saga familiale qui entraîne le lecteur, le plonge dans la vie de ces petits fermiers des collines de Caroline du Nord qui quittent leurs terres ingrates pour faire l’expérience d’une autre forme d’esclavage, à l’usine.

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Par ailleurs, même si cela peut sembler plus anecdotique, on a souvent en France l’impression que la gauche aux Etats-Unis n’existe pas, en oubliant un peu vite la force et l’importance, dans notre propre histoire, qu’ont eu les luttes syndicales qui ont agité ce pays à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La publication d’un tel roman est aussi une façon de se souvenir qu’il y a bien eu une gauche américaine, et que, même si on ne l’entend plus beaucoup, elle existe encore aujourd’hui…

Extrait dans Contretemps.

Photos : Joel Meyerowitz

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