Le modèle islandais

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Malgré les résultats calamiteux des plans d’austérité imposés partout en Europe et malgré la crise sociale sans précédent, les « experts » s’accordent pour préconiser toujours plus de rigueur. Partout, les dirigeants s’exécutent : il faut bien payer la dette. Partout… ou presque. L’Islande a su renvoyer dans les cordes ses créanciers, en leur opposant une décision souveraine et démocratique. Retour sur les contours de cette « révolution » d’une petite île, qui pose de grandes questions[1]…

En 2007, avant la crise des subprimes, l’Islande est une économie dopée par une financiarisation à outrance au point que ses banques figuraient, avant 2007, parmi les 300 plus importantes du monde, représentant pas moins de 800 % du PIB. Les banques islandaises profitent d’une législation aux petits oignons : la collusion est totale entre élites politiques et économiques, au point que des dignitaires des deux grands partis sont nommés à la tête des grandes banques privatisées.

Jets privés, salaires mirobolants, les élites islandaises s’en donnent à cœur joie. Le Wall Street Journal célèbre le « miracle » islandais : « les initiatives libérales d’Oddson (NB : alors premier ministre) sont la plus formidable réussite du monde [2] ».

Plus dure sera la chute… Celle des banques islandaises, qui fait suite au krach des subprimes, est classée parmi les 11 plus grandes catastrophes économiques de l’histoire selon Moody’s. La presse financière s’étant soudainement rendu compte que les banques de la petite île étaient gonflées de vide… L’écroulement des banques plonge le pays dans la ruine, à l’exception des proches du pouvoir qui ont judicieusement changé leurs couronnes avant l’effondrement.

La nationalisation des banques transforme l’immense dette privée en dette publique. Après 20 ans de néolibéralisme total, qui a permis l’enrichissement d’une minorité, le peuple islandais est écœuré. Le rejet des partis de gouvernement (libéral, conservateur, social-démocrate) est massif.

Après 4 mois de manifestations sur la place principale de Reykjavik (du jamais vu en Islande), les islandais finissent par sortir les libéraux par les urnes aux élections de 2009. C’est la première fois en Europe que la crise a pour conséquence l’arrivée au pouvoir d’une majorité à la gauche du parti socialiste. De plus, le Parlement décidera de poursuivre le Premier ministre et le ministre des finances. Le bouleversement d’un système corrompu : c’est la première défaite de la finance.

Dès lors, une question se pose. Après la gabegie, le peuple devra-t-il payer les pots cassés ? Cette question avait déjà été anticipée par les dérégulateurs, qui avaient prévu que la garantie des dépôts pour les placements étrangers repose… sur la population islandaise. Ainsi lorsque le FMI arrive en Islande en 2008, il propose son aide sous une condition : que les islandais payent leur dette notamment à l’égard des créanciers étrangers.

Ce que la coalition socialiste-conservatrice alors encore au pouvoir accepte sans sourciller. Entre temps, l’arrivée d’une nouvelle majorité de gauche rebat les cartes. Un marché est imposé au forceps par le FMI et les créanciers de l’Islande : le remboursement de 3,7 milliards d’euros, soit 50% du PIB irlandais, sur 7 ans.

Mais au moment de promulguer la loi, votée par la majorité rouge-verte au pouvoir, le Président islandais refuse de signer. S’appuyant sur une pétition signée par plus de 50000 islandais (soit 15% de la population), il choisit de tenir un référendum sur le paiement de cette dette. Celui-ci sera sans appel : 93% des islandais voteront contre l’accord. C’est la seconde défaite de la finance.

« C’est une décision stupéfiante, qui va plonger l’Islande dans un trou noir financier. Ca va tout envoyer en l’air : fini les prêts du FMI, finies les chances de rejoindre l’Union européenne » s’exclame alors Nigel Cassidy, reporter économique à la BBC Europe.

Force est de constater qu’il avait tort : après un second « non » au remboursement de sa dette, l’Islande devrait faire le triple de la croissance de l’UE en 2012. Bien sûr, la « révolution islandaise » peut être relativisée : à ce jour, le processus constituant – promesse électorale de la majorité rouge-verte – patauge, et l’ancien premier ministre, poursuivi pour délits d’initiés, a finalement été jugé non responsable.

Elle montre cependant que les alternatives existent : qu’il est possible, par la rue et par les urnes, de « dégager » des gouvernements dont les intérêts sont alignés avec ceux de la finance, et de créer un rapport de force aux créanciers pour permettre d’imposer des alternatives à l’austérité.

Frédéric Lemaire

[1] Cet article est librement inspiré de « Quand le peuple islandais vote contre les banquiers » publié en mai 2011 dans le Monde diplomatique

[2] Hannes Gissurarson, « Miracle on Iceland », The Wall Street Journal, New York, 29 janvier 2004.

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