Los mineros protestan en El Soton

Photo : El Pais

L’Espagne vit l’un de ses plus importants mouvements sociaux ouvriers depuis la fin de la dictature franquiste. Plus de 8 000 mineurs, provenant de 40 mines de charbon, principalement dans la région des Asturies au nord, se sont lancés le 23 mai dans une grève illimitée, visant à dénoncer la réduction des subventions publiques. Mardi 10 juillet le mouvement a gagné Madrid : un cortège nocturne a d’abord arpenté les rues de la capitale, casques rivées sur la tête, à la lumière des lampes frontales. Le lendemain, ils étaient des milliers de mineurs à défiler vers le ministère de l’industrie, point d’orgue d’une « marche noire » de plusieurs kilomètres et intervenant au moment où le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, présentait au Parlement un nouveau plan d’austérité censé réduire le déficit de l’Etat de 65 milliards d’euros en deux ans et demi.

« Nous sommes tous des mineurs ! »

Ce combat des mineurs espagnols rappelle avec insistance une époque révolue, celle de la désindustrialisation de la vieille Europe et tout particulièrement les luttes virulentes qui ont opposé dans les années 1984-1985 les mineurs britanniques au projet du National Coal Board voulu par le gouvernement de Margaret Thatcher. Les analogies sont nombreuses, en premier lieu cette détermination à toutes épreuves : en Asturies, les mineurs sont encagoulés, munis de boucliers, de lance-pierres et de lance-roquettes artisanaux, bloquant quotidiennement les routes et les autoroutes, sans craindre la confrontation directe avec les forces de l’ordre [1]. Dans le même temps, six d’entre eux restent volontairement enfermés au fond d’un puits d’extraction depuis le 28 mai. « Nous n’avons rien à perdre et nous irons jusqu’au bout » scande entouré de ses compagnons de lutte, Antonio Ortiz, un mineur venu du nord de la province de Léon. Le combat du secteur minier espagnol semble d’autant plus anachronique que l’épuisement des ressources fossiles et l’émission des gaz à effets de serre sont considérés unanimement comme une menace planétaire. Pourtant, en dépit d’un blocage politico-médiatique évident, les mineurs de charbon recueillent un soutien très fort de la société civile espagnole : plusieurs dizaines de milliers de personnes, toutes générations confondues, les ont acclamés ce mercredi place Christophe Colomb dans le centre de Madrid. « Que vive la classe ouvrière ! Nous sommes tous des mineurs ! » : la présence de nombreux drapeaux du parti communiste espagnol et la profusion de slogans propres au mouvement ouvrier faisaient resurgir la notion de la lutte des classes. Un discours qui reçoit d’autant plus d’écho que la plupart des indicateurs économiques font désormais de l’Espagne le pays le plus inégalitaire de l’Union Européenne (Ue). En 2006, une vingtaine de grandes familles détenaient 20,14 % du capital des entreprises de l’Ibex-35, l’équivalent du Cac-40. Une élite constituée par seulement 1400 personnes contrôle les ressources équivalentes à 80,5 % du PIB. « C’est un moment où il faut résister ! Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, la situation économique va empirer mais il faut éviter à tout prix un scénario à la portugaise dans lequel le pays serait complètement soumis aux intérêts du capitalisme financier » analyse Enrique Lopez, un maitre d’école quinquagénaire venu distribuer des tracts appelant à une grève générale indéterminée dans l’éducation.

Le mouvement des mineurs mêle ainsi un ensemble de revendications politiques et économiques qui dépassent largement la seule question de la survie de l’extraction minière de charbon et la disparition annoncée des 30 000 emplois directs et indirects sur les sites concernés. Il y a tout d’abord le rejet grandissant de « l’économie de la douleur », terme employé par le prix Nobel d’économie Paul Krugman pour qualifier la politique d’austérité défendue par les néo-libéraux depuis la contamination de la crise des subprimes américains en 2008. En Espagne la destruction de l’Etat providence, faute de ramener l’équilibre budgétaire a aggravé à contrario l’essoufflement de l’économie et accrue le déficit public (79,8% du PIB prévu pour fin 2012). Un million de personnes s’étaient déjà rassemblées le 29 mars dans la capitale afin de dénoncer le cercle vicieux que génèrent les mesures d’austérité successives. Aujourd’hui ces manifestants soutiennent les mineurs, en dépit des contradictions environnementales. Dans les cortèges de Madrid, un bon nombre avouaient même voir dans ce mouvement social ouvrier, « le moyen de renforcer la contestation sociale et pourquoi pas un levier qui fera basculer le rapport de force avec le Parti Populaire au pouvoir » confie Juan José Lopez, un quadra aragonais membre de l’UGT, un des deux syndicats majoritaires.

Criminalisation de la précarité

Le rejet de la classe politique est l’autre gros point de ralliement des contestataires. La défiance à l’égard des dirigeants s’est en effet généralisée depuis que le chef du gouvernement conservateur, Mariano Rajoy, a bafoué les engagements pris lors de la campagne de 2011, entre autres la promesse de ne pas recapitaliser les banques ou encore le gel de l’IVA, la TVA espagnole, qui grimpera pourtant à 21 % ce lundi 16 juillet. « C’est une fraude électorale ! scande Maria Dominguez, une employée de la grande distribution, le programme du Parti Populaire ne contenait pas les mesures qui ont été prises par la suite ». Suivant une logique comparable, le gouvernement Rajoy a rompu unilatéralement l’accord conclu en 2011 avec les représentants syndicaux des mineurs qui définissait, comme le préconisait Bruxelles, une réduction des aides de manière progressive jusqu’en 2018. « C’est un scandale ! Rien n’a été pensé pour restructurer l’économie dans les bassins ouvriers concernés » dénonce à son tour Eugenio Forseca, un mineur des Asturies à la retraite. Tout aussi symptomatique de la contestation, certains mineurs comme Sergio, avouent à demi-mot avoir voté pour le Parti Populaire aux dernières élections et le regretter largement aujourd’hui : « Comme beaucoup j’ai voté pour l’alternance. Avec le recul, quelle naïveté ! ».

Enfin, c’est un élément déterminant, en dépit de coupes budgétaires drastiques dans le budget de l’Etat, l’Espagne, qui présente l’une des législations les plus répressives des pays développés, reste le pays de l’Ue-15 qui compte le plus grand nombre de policiers pour 10 000 habitants. La dénonciation de la répression policière tend ainsi à rapprocher les mineurs du reste de la contestation sociale. Car la réalisation de l’idéologie néo-libérale n’est pas seulement la disparition de l’Etat en matière économique, éducative et sociale ou encore le seul laisser-faire en matière de législation du travail. Selon le sociologue français Loic Wacquant c’est également « un traitement policier et pénal des classes condamnées au chômage et au salariat précaire ». Mercredi 11 juillet, le gouvernement espagnol l’a rappelé avec force et à deux reprises. Les syndicats avaient mis en place un important dispositif d’encadrement et d’accompagnement du cortège afin d’éviter tout débordement, bien conscients que la bataille se gagne aussi sur le terrain médiatique. Alors que la manifestation touchait à sa fin, il a suffit d’une irruption soudaine des forces de l’ordre pour faire voler en éclats le cortège de protestation [2]. « Les revendications de fond ont disparu rapidement de l’espace médiatique. Les chaines d’informations et les agences de presse ont rapporté en boucle le récit des confrontations avec les forces de l’ordre » regrette Angela Vallina, la maire encartée Izquierda Unida de Castrillon, la première commune minière d’Asturies. Une stratégie qui selon l’élue, prépare une légitimation du discours sécuritaire et « le passage d’un traitement social à un traitement pénal de la précarité sociale ». Car dans un second temps, la manifestation convoquée le soir même par les mouvements Democratia Real Ya et les Indignados sur la fameuse place de la Puerta del Sol, a rassemblé plus de 5000 personnes et s’est également soldée par une série de charges violentes des forces de l’ordre, jusqu’à tard dans la nuit. « Je n’avais jamais vu encore une volonté aussi assumée de casser par la force une manifestation pacifique. Le gouvernement Rajoy montre peut être sans se rendre compte, les signes d’une grande faiblesse » analyse Lucia, une trentenaire contractuelle dans l’éducation. En effet, le gouvernement du Parti Populaire qui persiste à nier les revendications des mineurs, accélère l’implosion de la société et, partant de là, peut être la fin d’un cycle politique et institutionnel en Espagne.

Source : Regards

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