Joli mai : Puerta del sol

Du 12 au 15 mai, les indignés espagnols ont défié les restrictions du gouvernement en prenant la rue pour commémorer le début de leur mouvement. Un an après, avec autant voire plus de raisons de contester la situation sociale et politique, des dizaines de milliers de personnes ont reproduit à Puerta del Sol l’image qui avait fait le tour du monde.

Les nouvelles restrictions imposées par le gouvernement Rajoy n’ont pas suffi pour faire rester à la maison des milliers d’indignés madrilènes lors de l’anniversaire du mouvement 15 M. La grande place de Puerta del Sol et les rues voisines ont à nouveau vu la foule s’asseoir à terre, débattre, crier des consignes. Si à la différence de l’année dernière il n’y a pas eu de campement, les assemblées, marches et activités ludiques n’ont cessé de s’enchaîner dans le centre de Madrid depuis le 12 mai.

Criminalisation de la résistance

« Le code pénal sera durci afin de faire face aux groupes violents qui pratiquent la guérilla urbaine. »  L’annonce du Ministre espagnol de l’Intérieur en avril dernier avait surpris dans un pays déjà doté de l’un des codes pénaux le plus restrictifs d’Europe. Dans la nouvelle version du code pénal, les actes violents commis au cours d’une manifestation seront assimilables à des actes terroristes. Le nouveau texte s’attaque aussi aux manifestations non violentes : la résistance passive sera considérée comme un délit. Des mesures clairement adressées au mouvement de protestation 15M qui n’a cessé d’être présent dans les rues et les quartiers ces douze derniers mois. L’appel à manifester sera aussi classé comme délit : la diffusion par Internet de convocations « à caractère violent » ou « qui porte gravement atteinte à l’ordre public » sera considérée comme un « délit d’appartenance à organisation criminelle » puni de deux ans de prison au minimum.  Le chef de la police catalane Felip Puig avait même déclaré à propos de la réforme pénale, « elle est nécessaire, non pas pour qu’il y ait plus de gens en prison mais pour qu’ils aient plus peur du système et soient moins osés ». On ne s’étonnera donc pas que l’un des slogans les plus répétés ces jours ci fut « Nous n’avons pas peur ». « Criminaliser les concentrations pacifiques c’est chercher à les rendre violentes » considère Kiko, chargé d’information à Punto Sol, derrière une table en carton remplie de journaux et d’agendas. Derrière lui une frise détaille les actions menées par les commissions tout au long de l’année. « Ces jours-ci nous invitons tout le monde à venir débattre tranquillement sans limitation d’horaires ». Ce n’était pas l’idée de base du gouvernement dont la déléguée régionale à Madrid, Cristina Cifuentes avait annoncé une semaine avant des horaires de manifestation limités à cinq heures en tout le samedi, et dix heures les jours restants, avec l’obligation de finir chaque jour à 22h. Des consignes émises, selon la déléguée pour répondre à la requête d’un citoyen qui demandait une « autorisation pour se réunir avec plus de 20 amis entre le 12 et le 15 mai ». Cette demande, qui est restée anonyme, n’a pas été reconnue ni appuyée par aucun des collectifs dont les membres considèrent qu’ils n’avaient pas besoin de demander l’autorisation.

« Moins de chasse à l’éléphant… »

Ces horaires restreints s’avèrent de toute façon intenables. Samedi 12 mai, le temps que les cortèges des quatre coins de la ville affluent à la Puerta del Sol il est déjà tard. Au sein de la marche Sud, partie de la gare d’Atocha,  des manifestants de tout âge se révoltent contre les coupures dans le budget de la santé et de l’éducation, contre la réforme du droit de travail… Parmi eux, Inés, de 58 ans, qui vient de perdre son emploi : « Je me suis fait virer avec d’autres collègues après 25 ans dans la même entreprise de technologie, explique-elle. Mais les jeunes sont les plus touchés : j’ai un fils ingénieur qui n’a plus de travail à 35 ans, et qui réfléchit à partir au Pérou pour en trouver ». Son fils avait acheté une maison il y a dix ans avant que le chômage ne revienne au goût du jour. « Depuis un an, son père et moi nous payons son emprunt. Et s’il y a un problème c’est notre maison qui partira. Ma fille finit son ingénierie et on ne sait pas non plus ce qu’elle va devenir ».

En plus du gouvernement, les critiques fusent aussi contre des entreprises espagnoles, comme Bankia par exemple. Quatrième entité bancaire du pays et à l’origine de 80% des expulsions de propriétaires endettés dans la région de Madrid, elle sera prochainement nationalisée à cause de ses mauvais résultats. Cette intervention, annoncée par le gouvernement en conseil de ministres, et soutenue par l’opposition socialiste, comprendra un renflouement par l’Etat de 7 000 à 10 000 millions d’euros. Une somme équivalente aux coupures effectuées dans les budgets de la santé et de l’éducation, effectuée il y a à peine deux mois. « J’en ai marre de payer les pots cassés des autres »  ou « God save the king, we save the banks » pouvait-on lire sur des affiches.  Le roi aussi, a eu droit a son moment de gloire grâce à sa partie de chasse au Botswana : « Moins de chasse à l’éléphant, plus de bourses pour les étudiants » entendait-on.  Ruth, de la plateforme « Toma la Zarzuela » (« Prend la maison royale ») explique le postulat de base de son groupe : « Royauté et démocratie ne sont pas compatibles. Il nous faut combattre cette forme de pouvoir héréditaire, patriarcale et féodale ».

À l’arrivée des différents cortèges, les artères principales restent bondées. La Puerta del Sol ne peut plus absorber de monde. En tout, une centaine de milliers de manifestants se sont réunis. Dans une ambiance festive, les discussions se poursuivent jusqu’à minuit. Jusqu’à ce qu’une minute de silence suspende la foule. C’est le « cri silencieux », poussé par une mer de mains levées, qui est devenu l’un des symboles du mouvement.

Brutalités policières

L’assemblée générale de samedi soir s’étend tout au long de la nuit. Et ce n’est qu’à 5h du matin, lorsqu’il ne reste que 300 personnes sur la place que la police intervient pour les expulser. Il n’y aura pas d’incidents ou des gestes violents de la part des manifestants mais à l’aube, 18 d’entre eux seront détenus, accusées de porter atteinte à l’autorité et de troubler l’ordre public. Parmi eux, des personnes qui étaient parties de leur propre gré lorsque les policiers l’ont demandé, d’autres qui ont résisté de façon passive, mais aussi quatre personnes qui passaient uniquement par là au moment de l’évacuation. C’est le cas de Laura, 26 ans, journaliste, qui explique au quotidien El País son arrestation musclée alors qu’elle rentrait après une fête « J’ai demandé à un premier agent quel chemin je pouvais prendre pour traverser le cordon. Il m’a indiqué la rue en face. J’y suis allée et je me suis fait arrêter ».  La vidéo où elle se fait violemment plaquer par un agent contre un mur, alors qu’un autre agent cherche à couvrir son collègue en le cachant des caméras, est désormais célèbre.  « Lorsque traverser la rue devient illégal, le pays part à la dérive » dénonce-elle.

Le même schéma se reproduira les nuits du 13 et 14 mai avec plusieurs détenus supplémentaires. Cristina Cifuentes, déléguée du gouvernement, refuse de révéler le coût du déploiement et a qualifié les évacuations d’ « impeccables » et « caractérisées par la patience et la flexibilité puisque  il n’était pas permis d’occuper la place au-delà de 22h ». De leur côté, les indignés portent plainte. Ils évoquent la violence de l’action  policière et  l’absence des numéros d’identification sur leurs uniformes. Dès le lendemain, des concentrations de gens demandent  la libération des détenus. « J’étais comme vous dans les années 70 » leur dit  un septuagénaire « à courir devant les policiers. Rien n’a changé depuis. Courage à vous. »

Lors de l’assemblée générale, les commissions rendent compte des actions effectuées pendant les derniers mois. Parmi eux, la plate-forme Marée Bleue, qui milite contre la privatisation du canal d’Isabel II, qui approvisionne en eau la ville de Madrid. Le groupe va utiliser un décret municipal, qui autorise les rassemblements lors de la fête locale de Madrid du 15 mai, pour pouvoir rester un peu plus longtemps dans la rue. « Nous nous sommes servis de cette faille juridique » explique Pilar, porte-parole, « En cas d’amende, sachez que si vous êtes à Tirso de Molina avec nous, vous en avez le droit, même après 5h du matin ».

C’est là qu’émerge le travail de fond effectué tout au long de l’année par les différentes plateformes : le groupe Logement a empêché et décalé des dizaines d’expulsions de propriétaires grâce à des mobilisations à l’arrivée des huissier ; le groupe d’Économie a créé un réseau d’épargnants éthiques pour soutenir les projets d’intérêt social, des groupes d’achat de produits locaux se sont mis en place, des campagnes d’objection fiscale impliquent les citoyens dans les choix d’investissement… des pas de fourmis souvent éloignés des caméras télé, mais qui montrent que le 15M passe bien en deuxième année.

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