Lutte à la cinémathèque

Le 6 mai 2016, une soixantaine de manifestants occupait la Cinémathèque française pour lutter contre le projet de loi travail et la précarisation de l’emploi dans les organismes culturels. Pour la première fois depuis la création de l’établissement, la police intervenait quelques heures après à la demande de la direction pour évacuer de force les manifestants. Suite à un billet de blog intitulé « La Cinémathèque française, fantasmes et réalités », cosigné le 10 mai par Costa-Gavras et Frédéric Bonnaud, respectivement président et directeur général de la Cinémathèque française, le collectif des précaires des métiers de la culture et ses sympathisants exerce son droit de réponse.


« Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers,
et vous me parlez travelling et gros plan ! Vous êtes des cons !
 »
Jean-Luc Godard, festival de Cannes, 17 mai 1968

Monsieur le Président, Monsieur le Directeur de la Cinémathèque française,

Nous sommes un groupe d’une soixantaine de personnes, engagées politiquement et déterminées à défendre les droits sociaux des travailleurs, à avoir occupé la Cinémathèque française ce vendredi 6 mai 2016, à l’issue de la dernière séance.

Nous avons attendu de lire votre communiqué avant de publier cette lettre.

Elle est donc un droit de réponse et une mise au point nécessaire quant à notre action, que vous avez traitée avec le plus grand mépris.

En occupant un lieu aussi symbolique de la contestation sociale que la Cinémathèque française, nous voulons rendre visible un combat et des problèmes que vous avez balayés d’un revers de main en février dernier : ceux de la précarité et de la sous-traitance dans les institutions culturelles.

Monsieur Bonnaud, au micro de Radio France, vous avez déclaré : « Je pense que hôtesse d’accueil, guichetier et ouvreuse ça doit rester des petits jobs d’étudiant, au risque de choquer. Moi je ne me vois pas bien en train de faire un CDI à vie pour que des gens vendent des billets à la Cinémathèque. » Ce discours, n’a d’autre fonction que de légitimer la précarité et l’exploitation. Il nous est intolérable.

Nous entendons porter entre les murs de la Cinémathèque un combat qui se joue dans bien d’autres lieux de culture où l’on exploite des travailleurs précaires, du Centre Pompidou Metz au MUCEM ou à la BNF.

Ce communiqué place notre action dans le droit fil des récentes occupations de la Comédie-française et du Théâtre de l’Odéon, des théâtres de Bordeaux, Strasbourg, Lille, Caen et Montpellier, des différentes ZAD en activité mais aussi de Nuit Debout et du puissant mouvement social qui s’oppose aujourd’hui à la loi El Khomri.

Vous prétendez dans votre communiqué que nous nous en prenons à la Cinémathèque, mais ce n’est pas la Cinémathèque française que nous visons : ce sont les pratiques managériales issues du néo-libéralisme le plus inhumain qui y ont cours.

Au cours de cette action nous avons été immédiatement rejoints par une partie du public, qui n’était pas au courant de notre projet d’occupation, mais qui en a reconnu la nécessité.

Des sympathisants extérieurs, aussi pacifistes, nous ont rejoints. Vers minuit, les forces de l’ordre sont arrivées. Nous avons alors quitté la salle Henri Langlois pour occuper la mezzanine, où nous avons continué à tenir notre Assemblée générale.

Nous avons tous dit notre exécration d’un système – la sous-traitance – conçu pour nous empêcher de nous syndiquer et faire valoir nos droits de travailleurs pendant que les sociétés sous-traitantes prospèrent en broyant ceux qui les enrichissent.

L’arrivée de Michel Romand-Monnier, directeur adjoint de la Cinémathèque française, a été l’occasion pour nous de lui demander de prendre des engagements concrets sur la sous-traitance.

Michel Romand-Monnier est alors allé d’excuses en faux-fuyants, préférant détourner le débat et jouer la montre plutôt que de s’efforcer de nous répondre avec honnêteté. Il nous rétorque : «  La Cinémathèque française n’est pas de gauche » (ce à quoi nous avons répondu par une salve d’applaudissements), Henri Langlois non plus, pas davantage que Truffaut.

Cela donnerait-il à la Cinémathèque le droit d’exploiter ses petites mains ?

Dans votre communiqué, vous revenez sur cette question qui résonne comme votre mauvaise conscience : la Cinémathèque est-elle de gauche ou de droite ?

Il faut croire que cette question vous préoccupe plus que nous, qui ne vous l’avons pourtant jamais posée, tant elle revient sous vos plumes depuis quelques jours.

Sur Internet, Jean-François Rauger parle de « l’exigence débile d’une vertu politique de la Cinémathèque qui devrait être “de gauche” » et des « quelques agités » qui ont occupé votre établissement.

Dans votre communiqué, vous écrivez aussi  : «  L’année de ses 80 ans, la Cinémathèque française doit-elle rappeler à certains sectaires que sa programmation n’a jamais été pensée en fonction des opinions politiques supposées des cinéastes ? Et qu’elle n’entend se soumettre à aucune censure que ce soit ? Quels films devraient être nos modèles politiques et sociaux, au juste ? Et John Ford, au fait, est-il de droite ou de gauche ? Nous sommes en plein délire et face à une conception utilitariste et bornée du cinéma qui n’a plus cours nulle part depuis fort longtemps. »

Il n’a jamais été question d’interroger l’orientation politique de votre programmation, ni même de demander au cinéma une pureté idéologique de tous les instants. Confondriez-vous le cinéma et le monde du travail ?

Vous écrivez également que la Cinémathèque « n’a connu que cinq jours de grève depuis dix ans ». Non seulement nous récusons ces chiffres revus à la baisse, mais nous vous rappelons que le système de la sous-traitance interdit toute possibilité de grève et de syndication. Les grévistes ne sont jamais reconduits dans leur contrat et l’immense majorité des employés s’abstient de faire grève, tenaillée par la pression d’un salaire minimal et la peur du licenciement.

Et vous savez très bien que, si les actuels employés ne se plaignent pas et que nos « graves accusations » (si graves et calomnieuses qu’il vous aura fallu plus de trois mois pour y répondre) « ne semblent avoir trouvé que peu d’écho visible chez les actuels employés de l’accueil », c’est précisément parce que ces personnes sont condamnées au silence.

Vous nous expliquez également que City One emploie désormais une majorité de CDI en équipe permanente, mais cela ne met pas fin aux mauvaises pratiques sociales et au mépris.

De nombreux témoignages d’employés en CDI vous le prouveront. La souffrance au travail ne s’arrête pas au CDI.

Michel Romand-Monnier s’est ensuite lancé dans une justification acrobatique de la sous-traitance, arguant qu’il était impossible de procéder autrement « pour des raisons de budget ». Il existe pourtant des institutions où les tâches d’accueil ne sont pas sous-traitées, et où la faillite ne menace pas. D’ailleurs, lors de son intervention sur France Musique, Monsieur Bonnaud disait que la sous-traitance coûtait plus cher. Dans votre communiqué, vous semblez justifier ces pratiques par cet argument ubuesque : « Ceux qui invoquent le prétendu esprit d’Henri Langlois, lui qui n’avait qu’une seule politique, celle de la Cinémathèque française, divisée en deux colonnes dialectiques (1. ce qui est bon pour la Cinémathèque 2. ce qui est mauvais pour la Cinémathèque), devraient s’informer et réfléchir à deux fois à ce qu’il leur aurait répondu, sans doute plus vertement que nous. »

Nous nous permettons ici de vous poser une question : voulez-vous dire que les travailleurs subalternes peuvent être sacrifiés, tant que c’est bon pour la Cinémathèque ?

C’est un point de vue intéressant.

Nous avons demandé au directeur adjoint s’il avait conscience que cette politique de sous-traitance produisait une énorme souffrance. Michel Romand-Monnier n’a rien eu d’autre à nous répondre que cette déclaration  : «  cette souffrance ne me paraît pas si grave puisqu’elle n’est pas définitivement actée ».

Nous cherchons encore le sens de ce propos et nous nous demandons si, pour Michel Romand-Monnier, l’exploitation des travailleurs doit prendre fin une fois seulement qu’ils ont été totalement essorés.

Nous avons adressé à Michel Romand-Monnier des questions relatives aux écarts de rémunération, à la possibilité de procéder autrement que par des méthodes socialement destructrices, au bien-fondé d’une vision comptable des institutions culturelles qui autoriserait – d’après la direction – de telles politiques.

Nous avons voulu savoir pourquoi la Cinémathèque donnait tant de réceptions prestigieuses assorties de champagne et de petits fours, et d’où les petites mains sont exclues, si la question du budget était si critique.

Aucune réponse satisfaisante n’a été donnée à ces questions, sinon que «  ce n’est pas la Cinémathèque française qui paie le champagne. » La justice sociale est bel et bien sauve.

Votre communiqué n’apporte pas davantage de réponses satisfaisantes à ces questions.

Vous affirmez par exemple que les écarts de salaire sont de 1 à 4,2. Il apparaît pourtant que le salaire du directeur est au moins 8 fois supérieur à ceux des employés au SMIC horaire qui sont en charge de l’accueil, de la sécurité et de l’entretien.

Vous invoquez la «  politique vertueuse » de l’établissement «  en matière de ressources humaines ». Pourtant, les témoignages des employés sous-traités que nous avons recueillis prouvent le contraire, et ce de façon unanime.

En lieu et place de réponses concrètes à des problèmes réels, vous profitez de votre communiqué pour dresser le bilan positif de votre action : les 400 000 visiteurs annuels, le développement du Musée du cinéma et de la BiFi, le développement de l’action culturelle et éducative, l’ouverture à des publics variés ou encore les 350 000 entrées de l’exposition Tim Burton.

Nous jugeons détestable cette manière de tirer la couverture à vous plutôt que de répondre aux interrogations que nous avons soulevées.Et, une fois encore, nous vous posons la question : les aspects positifs de votre politique justifient-ils les mauvaises pratiques sociales qui ont cours à la Cinémathèque ?

Nous répondons : en aucun cas.

Enfin, vous tâchez de ridiculiser notre engagement politique en le qualifiant de « publicitaire », car il vous prend en défaut. Souhaitant vous justifier du recours aux forces de l’ordre, vous écrivez : « C’est, contrainte et forcée par une intrusion soudaine et sans buts véritables, sinon purement publicitaires, que la Cinémathèque a dû se résoudre à faire évacuer les occupants nocturnes par les forces de l’ordre. » Or, Michel Roman-Monnier a pu immédiatement constater que nos buts étaient fort clairs et que nous ne représentions aucun danger pour ce lieu que nous respectons.

Vous poursuivez : « Mais c’est sans faiblesse que seront toujours protégés ce haut lieu de diffusion du patrimoine cinématographique, son personnel, ses publics, ses espaces, ses collections du Musée et les précieux prêts de l’exposition Gus Van Sant [sic]. Contre une poignée de faux militants et vrais réactionnaires, mus par on ne sait quel ressentiment, fort éloignés d’un quelconque intérêt collectif, cherchant à assouvir leur très personnelle soif de revanche, au mépris de toute mesure et de toute réalité concrète, et qui ne parlent jamais de politique culturelle ou de diffusion du patrimoine cinématographique auprès de nouveaux publics, visiblement peu sensibles à l’exigence, pourtant bien démocratique, d’une meilleure diffusion du gai savoir cinéphilique. Comme si le sujet, au cœur de notre existence même, ne les intéressait pas. »

Face à ce procès d’intention, nous ne pouvons que vous rappeler, ici, que nous avons inscrit notre action dans un mouvement plus général, qui a lieu partout en France, et dont vous ne sauriez ignorer qu’il représente bel et bien l’intérêt collectif.

Si vous aviez pris la peine de venir nous rencontrer, plutôt que de nous faire chasser par des fonctionnaires de police, vous auriez remarqué que nous étions tous ou presque des amateurs de cinéma, et que c’était la raison pour laquelle nous avons agi à la Cinémathèque, sans pour autant oublier nos amis d’autres institutions culturelles.

Et vous auriez aussi constaté que nous parlions bien de politique culturelle ; nous ne faisions même que ça. Mais peut-être parlions-nous un peu plus de politique, quand vous semblez préférer la culture dépolitisée, celle que l’on administre et que l’on vend sous le nom de « gai savoir cinéphilique ».

Plutôt que de reconnaître le bien-fondé politique de nos exigences, et plutôt que d’accepter un débat que nous vous réclamons depuis trois mois, vous préférez nous déclarer « faux militants et vrais réactionnaires » dans un pur tour de passe-passe rhétorique.

En quoi revendiquer le droit à la dignité sur un lieu de travail est-il réactionnaire ?

Et puisque vous nous accusez d’avoir cherché à « privatiser un bâtiment dont la seule raison d’être est son ouverture permanente à ses publics », demandez-vous honnêtement si la réappropriation collective des lieux que nous faisons vivre au prix de notre exploitation se nomme véritablement « privatisation », et si cette dernière ne réside pas plutôt dans votre manière de fermer la porte à toute contestation de vos méthodes.

Ce vendredi 6 mai, nous n’avons pu obtenir d’autre réponse de la part de la direction qu’une fin de non-recevoir et l’assurance que la Cinémathèque française continuerait à recourir à la sous-traitance.

La messe était dite, et Michel Romand-Monnier de signer aux CRS l’autorisation de faire évacuer les lieux, après nous avoir fait croire qu’il acceptait de négocier notre retrait au petit matin.

Nous avons donc discuté avec un homme de paille, dont le seul rôle, cette nuit-là, aura été de signer une autorisation honteuse à l’abri des regards.

C’est sous votre direction que, pour la première fois dans l’histoire de cet établissement que beaucoup regardent encore comme un temple de la contestation sociale, des forces de police sont entrées pour déloger des manifestants absolument pacifistes.

Cette tache dans l’histoire de la Cinémathèque française, vous en portez la responsabilité.

Nous exigeons donc que vous répondiez à nos interrogations et que vous vous engagiez à améliorer le sort des travailleurs sans lesquels votre institution fermerait ses portes.

Si la Cinémathèque française est si vertueuse en matière de ressources humaines, alors qu’elle montre l’exemple à toutes les autres institutions culturelles qui emploient des travailleurs précaires.

Il semble que depuis quelques semaines, la situation des employés sous-traités s’est un peu adoucie, sous l’effet de la médiatisation de nos luttes d’une part, en raison de l’empathie de certains employés internes qui ont toujours été solidaires, d’autre part. Mais l’effet médiatique retombera et nous souhaitons des changements ancrés dans le long terme et actés.

À l’issue de cette nuit de mobilisation, nous avons le sentiment de n’avoir pas été entendus. Pire encore : après avoir lu votre communiqué, nous avons le sentiment que vous n’avez pas voulu nous entendre.

Rappelez-vous Monsieur Bonnaud, comme trente ans après 1968, vous célébriez le souvenir de l’affaire Langlois, cette « bande-annonce des événements de mai » et « première défaite du pouvoir gaulliste », rappelez-vous comme vous condamniez « l’autoritarisme et la maladresse d’un pouvoir devenu aveugle et sourd », alors qu’aujourd’hui vous pratiquez un pouvoir tout aussi aveugle et tout aussi sourd pour faire taire les contestations qui vous déplaisent.

Et quand vous faites chasser au nom de la loi ceux qui occupent illégalement l’institution dont vous avez la charge, rappelez-vous comme, en janvier dernier, interviewé dans Le Monde, vous déclariez avoir « des pulsions de transgression ».

Nous aussi.

Il nous faut alors croire, Monsieur, que toutes les positions que vous preniez alors que vous étiez le directeur de publication des Inrocks ou que vous signiez des films politiquement engagés, n’étaient que mascarade, si, quand la question de la justice vient en personne frapper à votre porte, vous vous en détournez et lui envoyez la police.

Le collectif des précaires des métiers de la culture et ses sympathisants

Le spectre de la démocratie

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De janvier à juillet 2015, Yanis Varoufakis a été le ministre des finances du premier gouvernement mené par Syriza en Grèce ; à ce titre, il a tenté de renégocier les termes du protocole d’entente prescrit à son pays par l’Eurogroupe et la « Troïka » – la Commission européenne, la Banque centrale Européenne et le Fonds monétaire international. Il a démissionné quand le premier ministre grec Alexis Tsipras a désavoué sa victoire écrasante au référendum du 5 juillet 2015 en cédant aux exigences des créanciers de la Grèce. Depuis lors, Yanis Varoufakis a œuvré à la fondation d’un mouvement trans-européen pour la démocratisation de l’UE. Vacarme traduit ici un entretien paru en anglais sur near futures online #11.

Comptes sombres

J’aimerais commencer par quelques questions sur la Grèce et sur les relations du deuxième gouvernement d’Alexis Tsipras – Syriza II – avec ses créanciers. Le FMI tout d’abord. Après ce qu’on peut appeler la reddition du gouvernement grec, en dépit des résultats du référendum du 5 juillet, la position du FMI a semblé, dans une certaine mesure, s’assouplir : « Il faut bien l’admettre », ont dit en substance ses représentants, « la dette grecque n’est pas soutenable » – il faudrait donc qu’elle soit relativement allégée. Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble, le président de la Banque centrale allemande et les autres partisans de la ligne dure du club des créanciers ont aussitôt repoussé l’idée d’une réduction, même modeste, de la dette. Dans les mois qui ont suivi, le clivage entre la position intransigeante représentée par Schäuble et l’approche manifestement plus clémente du FMI ne s’est pas résorbé. Pourtant, Alexis Tsipras s’est efforcé, jusqu’à présent sans succès, d’écarter le FMI du groupe des institutions impliquées dans la mise en œuvre du troisième « protocole d’entente » (d’accord). Comment expliquez-vous cette tentative, par le premier ministre grec, de se débarrasser de l’acteur institutionnel apparemment le plus disposé à reconnaître la nécessité d’un effacement partiel de la dette grecque ?

D’abord, il n’y a là rien de neuf. C’est un fait historique : le FMI a répété, à juste titre, que la dette n’est pas soutenable depuis 2011-2012. En 2012-2013, Christine Lagarde a même proposé au gouvernement de coalition conservateur/PASOK une alliance entre Athènes et Washington, afin d’obtenir de l’Eurogroupe un allègement de la dette. Cette alliance a été rejetée par le gouvernement grec, qui a préféré rester loyal à Berlin. Ce que vous avez décrit n’est donc que la répétition du même schéma. Si vous lui posiez votre question, Alexis Tsipras vous dirait que, quand le FMI se répand sur la nécessité de réduire la dette, il ne parle que de la part due aux Européens sans jamais se référer à la part qui lui revient. Le FMI, expliquerait-il, ne propose des coupes que dans la bourse des autres, pas dans la sienne.

Il insisterait surtout sur les conditions impitoyables que le FMI pose à la Grèce, en matière d’assouplissement du droit du travail et de diminution des pensions de retraite. Tsipras soutenait déjà cet avis quand j’étais au gouvernement. C’était sa conviction, pas la mienne. Pour ma part, j’étais plus ambivalent sur cette volonté de se débarrasser du FMI au motif de l’insuffisance et de l’hypocrisie de ses protestations sur l’allègement de la dette. Tsipras estimait qu’un équilibre plus juste entre réglementation sociale du travail et réforme des retraites d’une part, allègement de la dette de l’autre, ne pouvait être obtenu qu’en traitant directement avec les responsables européens. Selon moi, c’est une erreur : le gouvernement fédéral de Berlin a besoin de l’appui du FMI. Le semblant de conflit entre Washington, Francfort, Bruxelles et Berlin n’est qu’un jeu sur lequel Athènes ne devrait pas miser. Le FMI restera dans la course, sans doute sans prêter davantage, parce qu’il est absolument essentiel pour Angela Merkel d’avoir, aux yeux du gouvernement fédéral, le FMI de son côté.

La reddition du gouvernement grec, pour reprendre votre expression, est désastreuse pour une raison particulière : nous n’avons pas su profiter des divisions internes du FMI pour arracher à la Troïka un accord dont le préalable aurait été l’allègement et les restrictions de la dette. À partir du moment où l’on a capitulé, jouer sur la participation ou non du FMI n’a plus grande importance : c’est hors-sujet, la partie a été perdue.

Extrait de Vacarme :

L’Europe et le spectre de la démocratie

Entretien avec Yanis Varoufakis

Sous contrôle

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Une virulente campagne antisyndicale

Information sous contrôle

Avant que l’indignation générale ne le contraigne à reculer, le gouvernement de M. Manuel Valls a tenté d’interdire une manifestation syndicale en France — du jamais-vu depuis des décennies. Cette dérive autoritaire doit beaucoup au climat de guerre sociale qu’entretiennent les principaux médias du pays. Subissant la férule de ses propriétaires, la presse renonce au rôle de défenseur des libertés politiques.

«La France est soumise aujourd’hui à deux menaces qui, pour être différentes, n’en mettent pas moins en péril son intégrité : Daech et la CGT. » Il faut rendre grâce à Franz-Olivier Giesbert d’avoir exprimé la vérité d’un journalisme français sous domination politique et financière. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat contre la CGT », annonce l’éditorialiste-vedette du Point en ouverture d’un numéro sur « La vraie histoire du “mal français”. Blocages, violences, CGT, modèle social » (2 juin 2016).

Du référendum sur le traité de Maastricht en 1992 à celui sur la Constitution européenne en 2005, des grèves de novembre-décembre 1995 à celles contre la « loi travail » de 2016, usagers et analystes de l’information ont pu mesurer la distorsion entre le déroulement des conflits sociaux et leur mise en scène médiatique. Dans les bibliothèques universitaires, des rayonnages entiers décortiquent la longue série des « biais », « dérapages », « déséquilibres », « deux poids, deux mesures », « recadrages » opérés presque toujours au détriment des contestataires.

Mais cette idée d’un écart entre les pratiques rédactionnelles et les normes professionnelles se fonde sur un postulat : coincé depuis sa naissance entre le monde de la politique et celui de l’argent. le champ journalistique disposerait néanmoins d’une autonomie suffisante pour se corriger lui-même, amenuiser l’écart et revenir à la norme. La médiatisation du conflit autour de la « loi travail » et la reprise en main concomitante de la presse écrite en vue de l’élection présidentielle française du printemps prochain suggèrent qu’il n’en est rien. Dans des entreprises soumises à des contraintes économiques toujours plus dévorantes, et simultanément toujours plus dépendantes des aides publiques, les directions éditoriales ne pèchent pas par l’absence d’un équilibre qu’elles n’ont au fond jamais cherché à établir. Comme l’admet Giesbert, les médias n’observent pas : ils mènent un « combat ».

http://www.monde-diplomatique.fr/2016/07/HALIMI/55956

 

 

15 m

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Puissances et problèmes d’une « politique de quiconque ». Entretien avec Jacques Rancière

Alors qu’aujourd’hui la référence au 15-M est constante dans le mouvement Nuit debout, cet entretien — publié jusque-là uniquement en espagnol en 2014 — a une nouvelle actualité. Il ne s’agit en aucune façon de lui faire « dire la vérité » de ce qu’a été le 15-M, ni de transmettre un modèle ou une recette. En réalité, chaque mouvement interprète les autres et cette interprétation est une traduction, une réappropriation. La « conversation entre les places » est toujours pleine de malentendus et ces malentendus sont créateurs. C’est ce qui est arrivé au 15-M avec les printemps arabes : nous ne savions pas exactement ce qui s’était passé, mais la place Tahrir fonctionnait comme un exemple et une référence inspiratrice. Cet entretien mené en janvier 2014 avec Rancière est un nouvel apport à cette conversation entre mouvements.

introduction, 12 mai 2016

À cinq ans de distance, comment comprendre le 15-M, mouvement connu en France sous le nom de Los Indignados ? Chacun le voit à sa façon. Pour certains, il a été un éclair dans la nuit, beau mais sans avenir. Pour d’autres, une simple antichambre qui a rendu possible l’apparition de « la vraie politique » : Podemos, etc. Pour nous enfin, il représente un nouveau départ. Non pas quelque chose sans avenir ou dont la vérité serait ailleurs, mais une puissance qui ouvre le futur.

En quel sens ? Le 15-M a élargi les possibles : par exemple, la possibilité de penser-faire une politique à la portée de chacun, pas uniquement une politique pour les partis politiques, la gauche ou les mouvements sociaux ; la possibilité de penser-faire une politique radicale — en tant qu’elle pose des questions fondamentales sur la vie en commun — et massive, qui ne soit ni identitaire ni auto-référencée ; la possibilité de penser-faire une politique non pas séparée mais entremêlée à la vie, qui transforme et dont on se nourrit.

Ces possibles-là sont des graines fragiles qui ont besoin de temps et d’attention pour germer, grandir et fructifier. Pourquoi fragiles ? Les nouveaux points de départs sont toujours incertains et impurs, incorrects et illégitimes pour les regards établis. À regarder une nouveauté comme le 15-M à partir d’un savoir préalable, on ne verrait que ses défauts et non ses puissances. Ainsi, pour la gauche traditionnelle, le 15-M était un mouvement sans mémoire (« adamite »), mal ou peu situé idéologiquement, sociologiquement, sans leaders, ni programmes ni organisations. Pour la gauche radicale en revanche, le 15-M était un mouvement immature, pacifiste, ingénu, réformiste ambigu et trop lié à la normalité de ce monde (par son usage des réseaux sociaux et bien d’autres choses). Entre ce qui doit être et la réalité, il y a toujours un manque, on n’est jamais à la hauteur. C’est une façon de voir triste et désespérante.

Pour prolonger la puissance de ces graines, il faut se hasarder à soutenir l’incertain et l’impur, se laisser imprégner par eux, suspendre les réponses déjà faites et partir d’un non-savoir. À partir de là, on peut créer des formes d’organisation qui favorisent la croissance des possibilités ouvertes, des formes de pensée qui les rendent compréhensibles, communicables, communes. C’est dans ce sens que nous avons souhaité rencontrer Jacques Rancière, un des rares philosophes (parmi les plus connus) qui s’est intéressé et a valorisé le 15-M — et les mouvements des places en général — sans le considérer à partir de ses « limitations », mais plutôt à partir de ses puissances. Nous lui avons posé une série de questions, également d’actualité à l’intérieur du mouvement : comment penser l’inclusivité, la figure de l’ennemi, la technologie, ce qu’est une victoire ou une réalisation en politique… Le résultat est ici : un moment de rencontre entre la pensée de Rancière et le 15-M.

Alors qu’aujourd’hui la référence au 15-M est constante dans le mouvement Nuit debout, cet entretien — publié jusque-là uniquement en espagnol en 2014 — a une nouvelle actualité. Il ne s’agit en aucune façon de lui faire « dire la vérité » de ce qu’a été le 15-M, ni de transmettre un modèle ou une recette. En réalité, chaque mouvement interprète les autres et cette interprétation est une traduction, une réappropriation. La « conversation entre les places » est toujours pleine de malentendus et ces malentendus sont créateurs. C’est ce qui est arrivé au 15-M avec les printemps arabes : nous ne savions pas exactement ce qui s’était passé, mais la place Tahrir fonctionnait comme un exemple et une référence inspiratrice. Cet entretien avec Rancière est un nouvel apport à cette conversation entre mouvements.

Amador Fernández-Savater (traduit de l’espagnol par Zoé Carle)

Puissances et problèmes d’une « politique de quiconque ». Entretien avec Jacques Rancière

Alors qu’aujourd’hui la référence au 15-M est constante dans le mouvement Nuit debout, cet entretien — publié jusque-là uniquement en espagnol en 2014 — a une nouvelle actualité. Il ne s’agit en aucune façon de lui faire « dire la vérité » de ce qu’a été le 15-M, ni de transmettre un modèle ou une recette. En réalité, chaque mouvement interprète les autres et cette interprétation est une traduction, une réappropriation. La « conversation entre les places » est toujours pleine de malentendus et ces malentendus (…)

Le temps de la dislocation

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Voici venu le temps de la dislocation. Sur fond de désastre économique, d’arrogance bureaucratique et de mépris pour les questions sociales, l’attrait pour le projet européen n’a cessé de reculer ces dernières années. Les forces centrifuges qui se sont accumulées prennent aujourd’hui le dessus. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) est le premier mouvement d’un processus de démembrement de l’Union qui, s’il n’est pas encore inéluctable, devient désormais très probable.

Aux difficultés dans lesquelles se débattait déjà ce proto-État vont maintenant s’ajouter l’onde de choc économique et financière du Brexit, les divisions sur l’attitude à suivre dans la mise en œuvre de celui-ci et les interprétations contradictoires sur la nouvelle direction à suivre : plus ou moins d’Europe pour ceux qui restent ? Une alternative rhétorique qui masque une véritable impasse : accroître l’intégration est rigoureusement impossible dans un contexte où les opinions publiques sont de plus en plus défiantes vis-à-vis de l’Union ; renoncer à faire un bond en avant dans l’intégration interdit de réparer des institutions puissamment dysfonctionnelles… Le piège du déficit démocratique se referme sur l’Europe du capital.

Le vote au Royaume-Uni est un vote de classe. Le poing de ceux et celles qui ont perdu 10% de leurs salaires depuis 2008 s’écrase sur la figure du premier ministre David Cameron et celle de cercles patronaux unanimes dans leur soutien à l’UE. Que ce vote soit en partie motivé par des sentiments racistes, que l’extrême droite ait dominé le camp du non, ce sont des évidences. Mais l’incapacité à articuler un non de gauche – au delà des petites formations comme le Socialist Worker Party et de rares structures syndicales – est un échec de toute la gauche britannique. C’est en particulier une occasion manquée pour le nouveau leader du Labour et eurosceptique historique, Jeremy Corbyn, qui contribue un peu plus à jeter les classes populaires dans les bras de ses ennemis.

Cette nouvelle insurrection électorale est une manifestation de la recomposition politique à grande échelle en train de s’opérer dans le monde occidental : presque partout l’extrême centre – centre-droit comme centre-gauche – est mis en difficulté, par des forces ou des personnalités aussi opposées politiquement que Donald Trump et Jeremy Corbyn, Podemos et Marine Le Pen. L’Union Européenne est l’incarnation archétypique du projet de l’extrême centre. Presque à l’arrêt dans les années 1970, l’intégration continentale ne progresse alors plus que par lente sédimentation des décisions de la Cour de justice de l’Union européenne. Sa relance dans les années 1980, qui conduit à la réalisation du marché unique puis à l’union économique et monétaire, coïncide avec l’affirmation de l’idéologie néolibérale et de l’hégémonie de la finance.

Produit de cette brève séquence historique, les institutions de l’UE en portent définitivement les stigmates. Incarnation institutionnelle presque parfaite du Zeitgeistde l’ère néolibérale, l’Union ne dispose pas de la profondeur historique qui lui permettrait de faire face au cycle de grandes turbulences enclenchées par la crise de 2008 et de se réarmer pour la nouvelle période. Privée de tout enracinement démocratique, elle ne dispose pas davantage de procédures de légitimation lui permettant de se réinventer. Espace de compromis entre partenaires gouvernementaux « responsables », l’UE est le terrain d’une grande coalition permanente dont est exclue toute immixtion des peuples.

Cette permanence réduit en outre les vies démocratiques nationales à une mascarade puisqu’elle interdit, par construction, toute possibilité de politiques économiques et sociales substantiellement distinctes. Comment s’étonner dès lors que l’Union n’exerce plus aucun pouvoir d’attraction pour les citoyens britanniques qui restaient à ses marges ?

Après les référendums néerlandais et français de 2005, irlandais de 2008 et grec de 2015, le vote en faveur du Brexit confirme que le matraquage européiste est inopérant. S’aligner avec lui est mortifère pour la gauche ; c’est laisser le champ libre à l’extrême droite. Comme l’indiquait une enquête récente du Pew Institute, le rejet de l’Union se généralise. Les opinions défavorables sont archi majoritaires en Grèce (71%) et en France (61%) mais également très élevées en Espagne (49%) et en Allemagne (48%). Si l’on en reste aux seules questions économiques, elles sont majoritaires à l’échelle de l’ensemble de l’Union. Autre enseignement intéressant, le rejet de l’UE n’est pas monocolore. Plutôt de droite dans l’Europe du Nord, il est à l’inverse plutôt de gauche dans l’Europe du sud.

L’Union Européenne n’est pas un champ de bataille, la gauche et les mouvements sociaux ne disposant d’aucune position significative à cette échelle. C’est l’hostilité à l’UE qui est aujourd’hui le terrain d’affrontement central, le lieu où la gauche doit défaire les courants xénophobes et autoritaires en articulant un projet de classe internationaliste.

Contretemps juin 2016

Contester sans modération

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1936 Front populaire

« La trace d’un rêve n’est pas moins réelle que celle d’un pas »

En France, l’opposition à la réforme du code du travail et l’occupation des places par le mouvement Nuit debout ont convergé dans le refus d’une vision étriquée de la politique : évanouissement des espérances collectives dans le trou noir électoral, aménagement à la marge de l’ordre social. Assiste-t-on à la fin d’un cycle marqué par des revendications toujours plus limitées et jamais satisfaites ?

Demander peu et attendre beaucoup : dix-huit ans après la création de l’association Action pour une taxe Tobin d’aide aux citoyens (Attac), en juin 1998, le prélèvement de 0,01 % à 0,1 % sur les transactions financières inspiré par l’économiste James Tobin pour « jeter du sable dans les rouages » des marchés tarde à voir le jour (lire « En attendant la taxe Tobin »). La forme édulcorée que négocient sans enthousiasme les cénacles européens rapporterait une fraction du montant (plus de 100 milliards d’euros) initialement escompté.

Mais, au fait, pourquoi avoir placé la barre si bas ? Pourquoi avoir tant bataillé pour l’introduction d’une si légère friction dans la mécanique spéculative ? Le confort du regard rétrospectif et les enseignements de la grande crise de 2008 suggèrent que l’interdiction pure et simple de certains mouvements de capitaux parasitaires se justifiait tout autant.

Cette prudence revendicative reflète l’état d’esprit d’une époque où le crédit d’une organisation militante auprès d’un public urbain et cultivé se mesurait à sa modération. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la fin de la guerre froide et la proclamation par les néoconservateurs américains de la « fin de l’histoire », toute opposition frontale au capitalisme de marché se trouvait frappée d’illégitimité, non seulement aux yeux de la classe dirigeante, mais aussi auprès des classes moyennes désormais placées au centre du jeu politique. Pour convaincre, pensait-on, il fallait se montrer « raisonnable ».

Certes, la fameuse taxe infradécimale — 0,1 % — présente dans son inaboutissement même une vertu pédagogique incontestable : si l’ordre économique s’obstine à refuser un aménagement aussi modique, c’est qu’il est irréformable — et donc à révolutionner. Mais pour provoquer cet effet de révélation, il fallait jouer le jeu et se placer sur le terrain de l’adversaire, celui de la « raison économique ».

La nuit se lève

8ème nuit d'occupation de la Place de la République par le collectif "Nuit debout" - Paris, 7 avril 2016

Une jeune fille prend la parole devant le public de l’assemblée générale. Huitième nuit d’occupation de la Place de la République par le collectif « Nuit debout » – Paris, 7 avril 2016

Les crises ouvrent le champ des possibles, et celle qui a commencé en 2007 avec l’effondrement du marché des subprimes ne déroge pas à la règle. Les forces politiques qui soutenaient l’ancien monde sont en voie de décomposition, à commencer par la social-démocratie, qui a franchi depuis 2012 une étape supplémentaire dans son long processus d’accommodement avec l’ordre existant. En face d’elles, le Front national détourne à son profit une partie de la colère sociale en jouant d’une posture prétendument antisystème, alors même qu’il n’en remet rien en cause, et surtout pas la loi du marché.

C’est dans ce contexte qu’est né Nuit debout, qui célèbre ces jours-ci son premier mois d’existence. Depuis la chute du mur de Berlin, la contestation du néolibéralisme a pris des formes diverses : gouvernements « bolivariens » en Amérique latine dans les années 2000, « printemps arabes », Occupy Wall Street, « indignés » espagnols, Syriza enGrèce, campagnes de Jeremy Corbyn et Bernie Sanders en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis… Les historiens futurs qui se pencheront sur notre époque se diront sans doute qu’elle fut particulièrement riche en mouvements politiques et sociaux.

La France n’est pas en reste. Des grandes grèves de novembre-décembre 1995 aux mobilisations en cours contre la loi travail, en passant par le mouvement altermondialiste – la création d’Attac en 1998 notamment –, l’opposition au CPE en 2006 et à la contre-réforme des retraites en 2010, les occasions de contester cette « nouvelle raison du monde » furent nombreuses. Elles n’ont pas été concluantes, puisque la crise n’a pas sonné le glas des politiques néolibérales, mises en œuvre aujourd’hui à l’échelle planétaire avec plus d’agressivité que jamais.

Enjeux stratégiques

Malgré des difficultés et parfois même des échecs, les créations d’organisations ambitionnant d’incarner cette gauche antilibérale et anticapitaliste ont offert, chaque fois, des occasions de se coaliser, d’accumuler des expériences et de l’intelligence collectives.

Nuit debout est un mouvement sui generis, doté de caractéristiques propres. Mais il est aussi l’héritier de cette séquence, des bilans – positifs ou négatifs – tirés par les réseaux militants de ces expériences antérieures. L’histoire avance par conjectures et réfutations.

Un mouvement aussi jeune que Nuit debout est enthousiasmant, bien que forcément parfois confus. Ce qui impressionne toutefois dans son cas, c’est le sérieux avec lequel y sont discutés les enjeux stratégiques auxquels il est confronté. Avec l’un de ses axes, « contre la loi El Khomri et son monde », il parvient à articuler une exigence essentielle, le retrait d’une loi porteuse d’une très grave régression sociale, et la critique radicale de tout un système. L’une des perspectives qui le traverse et qu’il prépare, la grève générale, apparaît décisive pour opérer la jonction entre occupation des places et mobilisation sur les lieux de travail, et remporter une victoire qui serait fondamentale.

Les critiques du mouvement n’ont pas manqué de lui reprocher sa composition sociale, la surreprésentation – réelle ou supposée, nul n’en sait rien à ce stade – en son sein de personnes à fort « capital culturel ». Ces mêmes critiques ont pointé l’absence des habitants des quartiers populaires, et notamment des immigrés et minorités postcoloniales.

Quiconque a passé ne serait-ce qu’une heure place de la République ou sur les autres places occupées sait qu’une part considérable des débats en cours porte précisément sur les limites du mouvement, et sur la façon de les dépasser. Comment mieux s’associer avec les syndicats et la classe ouvrière ? Par quels biais susciter la mobilisation des populations en butte à la ségrégation sociospatiale et au racisme ? Quel « débouché politique » le mouvement doit-il se donner, s’il doit s’en donner un ? En assemblée générale aussi bien que dans les commissions thématiques, ces questions sont omniprésentes.

Transformation sociale

Les réponses sont certes hésitantes, parfois maladroites, et autour d’elles se cristallisent des désaccords. Mais les désaccords portent sur des enjeux réels. Nuit debout est un mouvement exigeant avec lui-même, qui ne sous-estime pas l’ampleur des défis à venir. Si le potentiel émancipateur d’une mobilisation dépend de la conscience qu’elle a de ses propres limites, et de sa volonté de les transcender continuellement, alors il est permis d’espérer que Nuit debout donnera lieu, dans les prochains mois ou années, à une transformation sociale de grande ampleur.

Comme disait Gramsci, nous sommes tous des intellectuels, mais nous n’exerçons pas tous la « fonction » d’intellectuel. Le capitalisme a créé pour ses besoins une classe d’individus qui fait profession de lire et écrire. En tant qu’universitaires et écrivains, nous appartenons à cette classe, même si nous sommes aussi des militant(e)s. Avec le dépassement du capitalisme, cette classe disparaîtra, et l’élaboration intellectuelle cessera alors d’être un privilège social.

Nuit debout n’a nul besoin d’intellectuels pour réfléchir. La production d’idées est immanente au mouvement, dont chaque membre est un intellectuel, et l’ensemble un intellectuel « collectif ».

Nous qui exerçons professionnellement la « fonction » d’intellectuels, nous voulons dire à ce mouvement notre admiration. Notre admiration devant son courage – il en faut pourrésister aux constantes intimidations des tenants de l’ordre existant. Notre admiration devant son enthousiasme qui arrache à la tentation de la morosité en libérant à nouveau, avec l’espoir, la volonté d’agir sur le monde. Notre admiration enfin devant sa capacité à identifier les défis stratégiques du moment, et à essayer d’y apporter des réponses novatrices. Si l’articulation s’opère avec des secteurs du mouvement ouvrier et les réseaux associatifs issus des quartiers, rien ne pourra arrêter ce mouvement.

Les crises ouvrent le champ des possibles, mais le risque est grand de le voir se refermer aussitôt sous la pression de forces réactionnaires. Nuit debout contribue à élargir ce champ, permettant ainsi aux forces révolutionnaires de converger vers un projet positif. Nous appelons toutes les personnes et organisations qui ne se résolvent pas au monde tel qu’il va à rejoindre les places, et à prendre part, dès maintenant, à la construction d’un autre monde !

Signataires : Tariq Ali, écrivain ; Ludivine Bantigny, historienne; Patrick Chamoiseau, écrivain ; François Cusset, écrivain et historien ; Christine Delphy, sociologue ;Cédric Durand, économiste ; Elsa Dorlin, philosophe ; Annie Ernaux, écrivain ; Eric Fassin, sociologue ; Bernard Friot, sociologue ; David Graeber, anthropologue ;Nacira Guénif, anthropologue ; Razmig Keucheyan, sociologue ; Stathis Kouvelakis, philosophe ; Frédéric Lordon, philosophe ; Gérard Mordillat, écrivain ; Toni Negri, philosophe ; Leo Panitch, sociologue ; Paul B. Preciado, philosophe ; Wolfgang Streeck, sociologue ; Enzo Traverso, historien.