COP 22

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Alors que s’ouvre à Marrakech la 22ème conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP22), quel bilan peut-on tirer de ce que nombre d’acteurs, à commencer par le gouvernement français, ont salué comme le succès du sommet de Paris, ou COP21, tenu en décembre 2015 ?

Maxime Combes, économiste et membre d’Attac France, auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, Antropocène, 2015), nous livre quelques éléments d’analyse. Ce texte est issu de son intervention lors des troisièmes rencontres écosocialistes à Bilbao en septembre dernier.

 

Rédigé lors de la COP21, l’Accord de Paris sur le climat a été signé par plus de 170 États réunis à New-York fin avril 2016. Il est d’ores-et-déjà ratifié par une centaine d’entre eux qui représentent près de 70% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Bien que portant sur la période postérieure à 2020, il est donc entré en vigueur le vendredi 4 novembre, à la veille de la COP22 qui se tient à Marrakech du 7 au 18 novembre. A l’initiative de l’ONU, de la France et du Maroc, les moments d’auto-congratulation se succèdent et la COP22 dans son ensemble pourrait être placée sous le signe de la célébration[1].

Pour ses architectes, quelques ONG et de nombreux communicants, célébrer l’Accord de Paris ne relève pas seulement d’un narcissisme exacerbé et déplacé. Illuminer en vert la Tour Eiffel et l’Arc de Triomphe s’inscrit dans une stratégie minutieusement établie : entretenir le « momentum » de Paris, cette force de conviction selon laquelle la lutte contre les dérèglements climatiques serait sur de bons rails. Sur-communiquer sur l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris ne vise pas (uniquement) à masquer la vacuité de ses dispositions, mais à laisser penser que la prophétie annoncée va se réaliser. Histoire de convaincre les plus récalcitrants de se joindre au mouvement.

Regardons dans le détail. Il a beaucoup été répété que la COP21 était un formidable succès diplomatique. Au moment où les antagonismes nationaux sont exacerbés par des déséquilibres mondiaux qui s’accentuent, l’accord de Paris constitue effectivement un fait politique majeur au plan mondial. Il transcrit dans un traité international l’accord de 195 États de la planète pour maintenir un cadre multilatéral onusien de « gouvernance du climat », sans doute pour plusieurs dizaines d’années. C’est décisif, notamment parce qu’une absence d’accord aurait discrédité l’ONU peut-être de façon irrémédiable.

Il est par ailleurs toujours possible d’en extraire des éléments jugés « positifs ». Par exemple, l’article 2, qui fixe comme objectif de « contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C », et idéalement en deçà de 1,5°C, est un appui. Ratifié, cet article intègre le droit national de chacun des États. Sans doute pourra-t-on l’utiliser, y compris devant des cours de justice, pour obtenir des politiques climatiques nationales et globales plus ambitieuses. C’est loin d’être anecdotique.

Les commentateurs qui insistent sur le caractère historique de l’accord de Paris affirment souvent que c’est « le meilleur accord possible ». Que cette assertion soit exacte ou pas, elle est néanmoins extrêmement révélatrice du monde dans lequel nous vivons. C’est même une terrible accusation. Alors que l’urgence climatique est présentée comme le plus grand défi planétaire de ce début de siècle, il n’était donc pas possible d’aller au-delà des lignes rouges fixées par le Sénat américain – rien de contraignant – et par la présidence chinoise – rien qui ne remette en cause le développement économique du pays d’ici à 2030.

« C’est un bon point de départ » nous est-il rétorqué. C’est oublier que le processus de négociation est clos. Tout ce qui n’est pas dans l’accord de Paris ne pourra pas être ajouté de sitôt. L’Accord de Paris est là pour durer. Nous ne sommes pas prêts de l’amender. Il ne sera pas modifié avant plusieurs dizaines d’années peut-être. Le cadre juridique international de la « gouvernance du climat » a été fixé par l’Accord de Paris. Il s’appuie principalement, et pour longtemps, sur des engagements volontaires non contraignants et sur la bonne volonté des signataires en la matière.

Aucun dispositif contraignant ne peut être actionné pour soumettre les États ou les industriels récalcitrants à l’impératif climatique. Aucune institution n’est chargée de jauger et juger de la conformité « climatique » des décisions des acteurs privés et publics. Cette responsabilité est de facto transférée à l’opinion publique mondiale et tout particulièrement à la société civile (ONG, syndicats, collectivités territoriales, etc). C’est à elle, en définitive, que revient l’immense responsabilité consistant à faire respecter les objectifs fixés par l’article 2 de l’Accord de Paris. Personne d’autre ne le fera.

Rappelons ici que les engagements que les États ont pris, et qui ont été rendus publics avant la COP21, sont tout-à-fait insuffisants : ils ne respectent pas l’objectif consigné dans l’article 2 de l’Accord de Paris puisqu’ils conduisent la planète à un scénario de réchauffement (largement) supérieur à 3°C. L’ONU elle-même reconnaît qu’un record d’émissions de GES pourrait être battu chaque année d’ici à 2030 pour atteindre 56,2 gigatonnes d’équivalent C02 en 2030[2]. Dit autrement, les États envisagent de consommer 53 % du budget carbone dont nous disposons d’ici à 2025 et 74% d’ici à 2030.

« Ne noircissez pas le tableau plus qu’il ne l’est, des mécanismes de révision sont prévus par l’Accord de Paris » répondent en cœur les architectes et promoteurs de l’accord. Soyons précis à propos de ce sujet un peu technique. Les États doivent communiquer à l’ONU leurs contributions nationales volontaires pour chaque plage de cinq ans à partir de 2020. Les États qui l’ont déjà fait pour la période 2020-2025 doivent donc juste préparer une nouvelle contribution pour la période 2025-2030, en progression par rapport à la période précédente. Ceux qui ont pris des engagements qui courent jusqu’en 2030, comme l’Union européenne, seront amenés à présenter une contribution « révisée » pour la période 2025-2030.

Si un « dialogue facilitatif » est prévu en 2018 et si un premier bilan mondial doit être mené en 2024, rien n’oblige les États à être plus ambitieux avant 2025. Soit, dans dix ans. Dix ans ! Les États se sont donc laissés dix ans pour voir comment rehausser leurs ambitions. Or, en matière de réchauffement climatique, ce qui compte n’est pas le niveau d’émissions relâchées dans l’atmosphère en fin de période mais le cumul des émissions sur la totalité de la période. En repoussant à plus tard ce qu’ils ne veulent pas faire aujourd’hui, les États ont pris une décision dramatique pour le futur : ils institutionnalisent la procrastination et entérinent un réchauffement climatique très largement supérieur à 2°C.

Le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) vient d’ailleurs, et à nouveau, de tirer la sonnette d’alarme : les émissions doivent être réduites d’au moins un quart d’ici la fin de la prochaine décennie, par rapport aux tendances actuelles, soit revenir en deçà des 42 gigatonnes[3]. Sans feuille de route clairement établie – aucun calendrier de mise en œuvre n’existe – et sans mécanisme de contrainte, les objectifs fixés par l’article 2 pourraient donc rester lettre morte. Les champions de la pollution ne vont pas décider d’opérer une transition post-fossiles simplement parce qu’ils croient que le voisin va en faire autant. Les prophéties ne s’auto-réalisent jamais. Elles sont construites, pas à pas, et l’issue dépend largement des transformations s’opérant dans les aspirations du corps social, et des mobilisations diverses et variées de la société civile.

Des ces constats, nous devons tirer plusieurs conclusions.

La première est que ce fameux « esprit de Paris », laissant penser que l’ensemble des acteurs politiques, économiques et sociaux seraient devenus de fervents partisans d’une lutte résolue contre le réchauffement climatique, va nécessairement s’étioler. Ses bases ne sont pas suffisamment solides pour assurer la transformation des comportements des plus récalcitrants et, plus important, pour opérer les profondes transformations des soubassements matériels et énergétiques du capitalisme à l’heure de l’anthropocène.

Au contraire, nous pourrions rapidement assister à une résurgence des climato-sceptiques dans l’espace public. Les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy en sont sans doute de nouvelles prémices[4] qui s’ajoutent à celles de Trump et consorts. Sans doute les prémices d’une recomposition de la pensée climato-sceptique : il ne s’agira plus fondamentalement de nier le réchauffement climatique ou son origine humaine, mais d’y opposer des sujets présentés comme « plus importants » tels que « le choc démographique ». Si une telle opération vise à insinuer le doute, elle revient à nier les inégalités climatiques entre les populations pauvres et les populations les plus riches, tout en faisant porter aux premières la responsabilité du péril démographique et en dédouanant les secondes pourtant responsables du réchauffement climatique.

Une telle approche peut trouver un large écho, ou ne serait-ce que des alliances de circonstances, auprès de secteurs politiques et économiques qui refusent de prendre à bras-le-corps les conséquences politiques, économiques et matérielles de l’entrée dans l’anthropocène, cette nouvelle ère géologique où l’histoire courte des sociétés humaines se trouve inextricablement liée à l’histoire longue de la planète Terre. Une approche bien commode pour qui ne veut pas modifier en profondeur ses comportements et les soubassements matériels de notre (mal)développement qui conduisent à ce qu’à peine 20 % de la population mondiale consomme 80 % des ressources, générant l’essentiel du réchauffement climatique mondial.

L’accord de Paris n’est d’ailleurs pas clair à ce sujet en faisant comme s’il était possible de lutter efficacement contre les dérèglements climatiques sans toucher aux mécanismes et règles qui organisent cette formidable machine à réchauffer la planète qu’est l’économie mondiale. Il contribue ainsi à sanctifier le décalage abyssal existant entre la bulle des négociations et la globalisation économique et financière qui se poursuit de l’autre côté. L’actualité vient encore de le montrer : les institutions européennes, les États-membres et de nombreux lobbies économiques se félicitent de l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris tout en appuyant l’accord de libéralisation du commerce et de l’investissement entre l’UE et le Canada (CETA) qui va accroître les émissions de GES (données UE) et faciliter l’importation en Europe de pétrole issu des sables bitumineux[5].

Pourtant la feuille de route est connue. Si l’on prend au sérieux l’objectif des 2°C, alors il est nécessaire de geler une très grande majorité – de 66% à 80% selon les calculs – des réserves de pétrole, de gaz et de charbon. Dit autrement, les entrailles de la Terre contiennent beaucoup trop d’énergies fossiles : à moins d’être climato-sceptique ou complètement insensé, chacun doit convenir que nous faisons face à un trop-plein d’énergies fossiles, pas à une pénurie. On ne manque pas d’études scientifiques pour appuyer ce résultat. Pourtant, en plus de vingt ans de négociations de l’ONU sur le changement climatique, aucun État, aucune multinationale et aucune institution internationale n’a jamais proposé de limiter à la source la production de charbon, de gaz et de pétrole dans le cadre des négociations[6].

Le récent et documenté nouveau rapport de Oil Change international[7] précise les voies à suivre. Prendre au sérieux l’objectif des 2°C, ou mieux 1,5°C, implique de fermer de manière anticipée un certain nombre de puits d’hydrocarbures et de mines de charbon actuellement exploités, et ce bien avant les dates envisagées par les entreprises pétrolières, gazières et charbonnières. Le rapport établit une liste de recommandations, en commençant par les pays riches, tout en indiquant qu’il est nécessaire de débloquer un soutien financier pour assurer un développement décarboné dans les pays du Sud. Le rapport se veut confiant : il n’est pas question de fermer le robinet des fossiles du jour au lendemain. Gouvernements et entreprises sincères en matière de lutte contre les dérèglements climatiques ont la possibilité d’organiser une sortie progressive des énergies fossiles, tout en assurant un redéploiement des salariés concernés.

Sauf à se précipiter dans le chaos climatique – et ainsi violer l’article 2 de l’Accord de Paris en cours de ratification – il n’y a que deux options : ne plus investir dans les énergies fossiles, planifier et organiser un désinvestissement massif dans le secteur tout en mettant en œuvre une transition énergétique qui assure des emplois au moins équivalents ; ou bien poursuivre les investissements dans le secteur des énergies fossiles et devoir brutalement en sortir d’ici quelques années à peine, avec des conséquences économiques et sociales désastreuses qui n’auront pas été anticipées et bien gérées. Disons-le autrement : chaque euro supplémentaire investi dans le secteur des énergies fossiles est une atteinte manifeste à l’article 2 de l’Accord de Paris, qui nous rapproche soit du chaos climatique soit d’une grave crise financière, économique et sociale.

Instaurer une interdiction générale sur tout nouvel investissement en matière d’énergies fossiles et désinvestir du secteur n’est pas une option parmi d’autres. C’est donc la voie à suivre pour qui est un peu sérieux en matière de climat. Toute autre voie ne l’est pas et devrait être présentée dans le débat public comme une atteinte à l’article 2 de l’Accord de Paris, hypothéquant notre avenir commun. Pour ce faire, nous allons devoir jouer finement la partie qui est devant nous, en utilisant des alliances à géométrie variable, qui nous permettent de durablement isoler les climato-sceptiques d’un nouveau genre, tout en s’assurant que les secteurs les moins enclins à remettre en cause la machine à réchauffer la planète qu’est le capitalisme mondialisé, rejoignent peu à peu nos positions. Comme le disait Murray Bookchin, nous sommes obligés de tenter l’impossible, pour ne pas être confrontés à l’impensable.

Fostoria, Ohio

USA. Dallas, Texas. 1963. Honest Joe's Pawn Broker's shop.

Au soir du 9 novembre 1993, alors que les esprits s’échauffent autour de l’adoption imminente par le Congrès de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), les partisans de ce traité se livrent à un numéro d’esbroufe sans précédent dans les annales de la propagande télévisuelle. Des millions d’Américains viennent tout juste d’assister au « Larry King Live » sur Cable News Network (CNN), qui accueillait un débat entre le milliardaire Ross Perot, chef de file du mouvement anti-Alena et candidat indépendant à l’élection présidentielle, et le vice-président Albert Gore, convaincu des vertus du libre-échange.

Entre l’amateur et le professionnel de la politique, l’affrontement tourne à l’avantage du second. Mais le meilleur reste à venir. Au cas où la prestation de M. Gore n’aurait pas suffi à emporter l’adhésion des foules, CNN a réuni un second plateau composé de quatre « experts », conviés à débattre du grand chantier du président William Clinton et de son prédécesseur George H. Bush : la suppression des barrières douanières sur le continent nord-américain et l’« intégration » du Mexique, du Canada et des Etats-Unis dans un marché unique synonyme d’emplois, de croissance et de prospérité pour tous — un scénario « gagnant-gagnant », selon la terminologie en vigueur. Des deux intervenants pro-Alena choisis par la chaîne, M. Lawrence (« Larry ») Bossidy se montre le plus audacieux : porte-parole du lobby patronal pro-Alena, il est aussi le président-directeur général (PDG) d’AlliedSignal, une multinationale active dans de nombreux secteurs et notamment propriétaire d’Autolite, une usine de bougies d’allumage pour automobiles implantée à Fostoria, dans l’Ohio.

Pour faire pièce aux arguments de ses adversaires, qui redoutent que l’Alena ne provoque une délocalisation massive des emplois au Mexique (dans un « bruit de succion géant », selon la formule imagée de M. Perot), M. Bossidy doit convaincre les téléspectateurs que le libre-échange fera couler le lait et le miel sur les vieux bassins industriels du Midwest (la rust belt, « ceinture rouillée »), déjà fort mal en point à l’époque. Suivant les recommandations de M. Carter Eskew, le conseiller en communication de M. Gore, le patron d’AlliedSignal sort de sa poche une bougie d’allumage et la brandit sur le plateau en déroulant cette tirade : « Voici une bougie, une bougie Autolite. Elle a été fabriquée à Fostoria, dans l’Ohio. Aujourd’hui, nous en produisons dix-huit millions ; demain, nous en produirons vingt-cinq millions. La question, c’est : où allons-nous les produire ? En ce moment, on ne peut pas les vendre au Mexique, parce qu’il faut payer une taxe douanière de 15 %. Mais si l’Alena est adopté, nous pourrons les vendre là-bas et donc continuer à fabriquer ces bougies à Fostoria. Ce qui veut dire qu’il n’y aura plus seulement mille cent emplois dans notre usine, mais bien davantage. (…) Ceci n’est qu’une petite partie d’une voiture. Aujourd’hui, nous exportons quatre mille automobiles au Mexique ; eh bien, nous en exporterons soixante mille au cours de la première année [suivant l’adoption de l’Alena], ce qui veut dire quinze mille emplois supplémentaires ! »

Un patron dorloté par M.Obama

Dix-sept ans plus tard, que reste-t-il de ces promesses ? En novembre 2010, alors que les Etats-Unis sont empêtrés dans un marasme économique sans fin et que l’ancien mastodonte General Motors vit sous perfusion d’argent public, l’usine de Fostoria ne compte plus que quatre-vingt-six ouvriers. Ces rescapés fabriquent non plus des bougies, mais des isolateurs en céramique destinés à équiper les bougies désormais produites… au Mexique.

Grâce à l’Alena, Autolite a en effet déménagé le cœur de ses activités dans la maquiladora de Mexicali, au sud de la Californie. Selon des sources syndicales, six cents employés y produisent des bougies, principalement de marque Motorcraft, filiale de Ford, la mieux portante des trois grandes compagnies automobiles américaines. Le charme de cette implantation se lit sur leur fiche de paie : alors que les ouvriers de Fostoria touchaient 22 dollars (15 euros) de l’heure à raison de quarante heures de travail par semaine, leurs collègues de Mexicali perçoivent 15,50 pesos (environ 1 euro) de l’heure pour quarante-huit heures de labeur hebdomadaires.

J.McArthur 2011

Extrait : http://www.monde-diplomatique.fr/2011/07/MACARTHUR/20763

Money time

hillarytrumpbill

The system is rigged : le système est truqué. On savait déjà qu’aux États-Unis le candidat qui remporte le plus de suffrages à l’échelle nationale ne devient pas toujours président ; que la campagne électorale ignore trois quarts des États où l’issue du scrutin semble acquise ; que près de six millions de citoyens ayant été condamnés par la justice ont perdu le droit de voter ; que 11 % des électeurs potentiels ne disposent pas des papiers d’identité exigibles s’ils veulent déposer un bulletin dans l’urne ; que le mode de scrutin accorde aux deux partis dominants un avantage exorbitant. On n’ignorait pas non plus que l’argent, les médias, les lobbys, le découpage des circonscriptions défigurent la représentation démocratique du pays (1).

Cette fois, pourtant, c’est aussi d’autre chose qu’il s’agit. D’un sentiment qui enjambe les clivages partisans. D’une colère exprimée lors des primaires par les 12 millions d’électeurs du sénateur démocrate Bernie Sanders, mais aussi par les 13,3 millions de partisans triomphants du milliardaire républicain Donald Trump. Le système est truqué, ont-ils estimé, parce que les gouvernants, républicains et démocrates, ont déclenché des guerres au Proche-Orient qui ont appauvri les États-Unis sans leur apporter la victoire. Truqué parce qu’une majorité de la population continue de payer les conséquences d’une crise économique qui n’a rien coûté, au contraire, à ceux qui l’ont provoquée. Truqué parce que le président Barack Obama a déçu les espoirs de changement, immenses, que sa campagne de 2008 avait éveillés. Truqué parce que les électeurs républicains n’ont pas vu venir grand-chose, eux non plus, après qu’ils se furent mobilisés pour arracher, d’abord en 2010, puis en 2014, le contrôle des deux chambres du Congrès. Le système est truqué parce que rien ne change à Washington, que les Américains se jugent dépossédés de leur patrie par une oligarchie qui les méprise, que les inégalités se creusent et que la classe moyenne a peur.

Extrait du monde diplo octobre 2016 : http://www.monde-diplomatique.fr/2016/10/HALIMI/56451

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2016-11-09-usa-elections-president-chatiment-trump

 

 

 

Imperium

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Photos : Expo G.Rousse « Utopia »

Frédéric Lordon occupe une place singulière dans la vie intellectuelle française : économiste de formation, d’abord proche de l’école de la régulation, il est devenu l’un des acteurs majeurs de la lutte contre les traités européens et les politiques d’austérité, et est désormais l’un des protagonistes des mobilisations politiques de 2016, bien au-delà de son cadre académique de départ. Ses interventions publiques, brillantes et polémiques, rencontrent un écho important : elles combinent un haut niveau d’exigence théorique, un style élaboré et mordant, une critique virulente des politiques néolibérales, de la domination financière, du cadre politique européen et de la monnaie unique, mais aussi des trahisons sociales-démocrates. C’est pourquoi, à maints égards, son itinéraire se rapproche de celui de Pierre Bourdieu, théoricien de la puissance des structures et militant du possible politique en 1995, sans que soit théoriquement élaborée cette unité improbable.

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De fait, depuis ses premiers livres, à la fin des années 1990, sa trajectoire intellectuelle s’est peu à peu infléchie, passant de travaux économiques et sociologiques spécialisés à une double activité théorique, associant des interventions en prise directe sur l’actualité et des travaux philosophiques placés depuis 2006 sous l’égide de Spinoza2. Ce dédoublement est tel qu’on peut se demander si, à terme, l’économie politique et sa critique ne risquent pas de se trouver écartelées entre polémique conjoncturelle et métaphysique éternelle, au risque de disparaître en tant que telle. On peut formuler la question autrement, à la lecture des derniers livres « spinozistes » de Frédéric Lordon : que vise au juste ce recours toujours plus appuyé à Spinoza, recours à la fois inattendu et s’inscrivant dans la longue histoire des néo-spinozismes, qui ont en commun d’être tous un rapport à Marx et au marxisme, mais un rapport décalé, se réinstallant dans la tradition académique ? Dans Capitalisme, désir et servitude, paru en 2010 et sous-titré « Marx et Spinoza », Frédéric Lordon s’attachait à combiner Marx, comme penseur des structures et Spinoza, en tant qu’auteur d’une « anthropologie des passions »3.Imperium, paru en 2015, poursuit la voie spinoziste tout en abandonnant toute apparence de discussion avec Marx et le marxisme, de même qu’avec les diverses théories de l’Etat et les pensées critiques contemporaines.

2

Il faut préciser cette différence : pour sa part, le livre de 2010 déclarait utopiques « le triomphe du prolétariat » et « l’extinction du politique », thèses attribuées à Marx et qualifiées de « fantasmagories post-politiques », d’ « erreur anthropologique la plus profonde de Marx ». Les dernières pages affirment que l’idée d’une « éradication définitive de la violence » doit céder la place à « ses mises en forme les moins destructrices »4, tâche théorique renvoyée à Spinoza. Estimant la cause entendue,Imperium propose une analyse critique des institutions politiques sur un plan strictement philosophique, qui laisse entrevoir, sans qu’elle soit précisée, la perspective d’un État social de nouvelle génération. Pareille démarche, qui contourne largement l’analyse du capitalisme contemporain, de ses contradictions, de ses mutations, pose bien des questions. Ce qu’on peut donc nommer la « tactique Spinoza », par analogie avec le jeu d’échecs, se révèle une manœuvre habile, savante et qui en impose. Mais elle souligne tout aussi bien l’urgence de ce que Daniel Bensaïd nommait « le retour de la question stratégique »5. Ce sera l’axe de la lecture qui suit.

Extrait : Contretemps 2016

 

Autogestion en Grèce

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H.Cartier Bresson Grèce 1961

« Vous ne le pouvez pas ? Nous, nous le pouvons ! »

«Nous sommes ceux qui pétrissent et nous n’avons pourtant pas de pain,

nous sommes ceux qui extraient le charbon et nous avons pourtant froid.

Nous sommes ceux qui ne possèdent rien
et nous arrivons pour prendre le monde»


Tassos Livaditis (poète grec, 1922-1988)

Au cœur de la crise, les travailleurs de Vio.Me. [1] visent le cœur de l’exploitation et de la propriété. Alors que le taux de chômage atteint 30% en Grèce,alors que le revenu des travailleurs est nul, fatigués et irrités par des phrases pompeuses, des promesses et de nouveaux impôts, sans salaire depuis mai 2011 et sans travail du fait de l’abandon de l’usine par leurs employeurs, les travailleurs de Vio.Me, à la suite d’une décision prise lors de leur assemblée générale, ont fait part de leur détermination à ne pas devenir les proies d’un chômage permanent mais plutôt de lutter afin de s’approprier l’usine et de la faire fonctionner eux-mêmes. En octobre 2011, par le biais d’une proposition officielle, ils ont revendiqué la constitution d’une coopérative ouvrière, demandant une reconnaissance légale pour leur propre coopérative ainsi que pour celles qui suivront. Ils ont revendiqué, en parallèle, l’argent nécessaire pour faire fonctionner l’usine. Cet argent leur appartient quoi qu’il en soit puisque se sont eux qui produisent la richesse de la société. Le plan qu’ils ont établi n’a rencontré qu’indifférence de la part de l’Etat et des bureaucraties syndicales. Il a toutefois rencontré l’enthousiasme au sein des mouvements sociaux, lesquels ont lutté au cours des derniers six mois pour répandre le message de Vio.Me. à l’ensemble de la société, cela par la création de l’Open Initiative of Solidarity à Thessalonique, puis par la mise sur pied d’initiatives identiques dans beaucoup d’autres villes.

Le temps du contrôle ouvrier de Vio.Me. est venu !

          Les travailleurs ne peuvent attendre plus longtemps que l’Etat en banqueroute réalise ses promesses creuses de soutien (même l’aide d’urgence de 1000 euros promise par le ministre du Travail – actuellement Yannis Vroutsis – n’a jamais été approuvée par le ministre des Finances – actuellement Yannis Stournaras). Il est temps que Vio.Me. reprenne son activité, non pas par ses anciens patrons ou même par de nouveaux, mais par les travailleurs eux-mêmes. Cela devrait aussi bien être le cas d’autres usines qui sont en train d’être fermées, qui se déclarent en faillite ou qui licencient des travailleurs. La lutte ne peut se limiter à Vio.Me. Pour qu’elle puisse être victorieuse, elle doit être généralisée et s’étendre à toutes les usines et à tous les commerces qui sont en train d’être fermés. C’est seulement par la constitution d’un réseau d’entreprises autogérées que Vio.Me. sera capable de prospérer et d’éclairer le chemin d’une organisation différente de la production et de l’économie, sans exploitation, sans inégalité et sans hiérarchie.

Alors que les usines ferment les unes après les autres, alors que le nombre de chômeurs et chômeuses en Grèce approche les 2 millions et que l’immense majorité de la population est condamnée à la pauvreté et à la misère par le gouvernement de coalition du PASOK, de la Nouvelle Démocratie et des Démocrates de gauche – lequel poursuit les politiques des gouvernements précédents – la revendication de faire fonctionner les usines sous contrôle ouvrier est la seule réponse sensée au désastre auquel nous faisons face chaque jour. C’est la seule réponse au chômage. Pour cette raison, la lutte de Vio.Me. est la lutte de tout le monde.

Nous sollicitons toutes les travailleuses et tous les travailleurs, les chômeuses et les chômeurs, ainsi que toutes celles et ceux qui sont touchés par la crise de faire front avec les travailleurs de Vio.Me. et de les soutenir dans leur volonté de mettre en pratique leur conviction que les travailleurs peuvent produire sans patrons! Nous appelons à la participation à une caravane de lutte et de solidarité à travers tout le pays, culminant par trois jours de lutte à Thessalonique. Nous les appelons à s’associer à ce combat et à organiser leurs propres luttes sur leurs lieux de travail, avec un fonctionnement de démocratie directe, sans bureaucrates. Nous les appelons enfin à participer à une grève politique générale afin de dégager ceux qui détruisent nos vies!

Tout cela contribuera à l’établissement d’un contrôle ouvrier sur les usines et sur l’ensemble de la production ainsi que d’organiser l’économie et la société que nous voulons, une société sans patrons!

C’est le temps de Vio.Me. Mettons-nous au travail! Pavons la voie à une autogestion générale des travailleuses et des travailleurs!Pavons la voie d’une société sans patrons!  (Traduction A l’Encontre)

[1] Viomichaniki Metaleftiki est une entreprise produisant des minéraux industriels pour la construction et intégrée au groupe Philkeram-Johnson SA. La firme a été créée en 1961, par la famille Philippou, depuis longtemps active dans le domaine de la céramique. Le nom Philkeram vient de la combinaison du nom de famille Philippou et karemika, céramique en grec. Une opération de fusion s’est opérée en 1969, qui a donné le nom de Philkeram-Johnson SA. La crise qui a explosé en 2008, en particulier dans le secteur de la construction, a frappé la firme, d’autant plus que les crédits bancaires s’asséchaient et qu’augmentait le prix du fioul et de l’électricité. (Réd. A l’Encontre).

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Ci-dessous un petit historique, ainsi que le communiqué de presse annonçant la décision du personnel à passer à l’autogestion.

source  http://www.autogestion.asso.fr/?p=2533

Les barons voleurs

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photo : B.Davidson

Les milliardaires d’antan avaient le mérite d’afficher sans détour leurs intentions : ils ne se cachaient pas de préférer le pillage des ressources mondiales à leur sauvegarde. Si les « barons voleurs » de l’ère industrielle comme Henry Ford, Andrew Carnegie ou John Rockefeller ont effectivement consacré une partie de leur fortune à des œuvres caritatives, il marquaient clairement la distinction : le pétrole et l’acier rapportaient de l’argent ; l’éducation et les arts aidaient à le dépenser.

Lire aussi Howard Zinn, « Au temps des « barons voleurs » »,Le Monde diplomatique, septembre 2002.Bien entendu, les fondations éponymes n’étaient ni neutres, ni apolitiques. Elles menaient des projets qui contredisaient rarement la politique étrangère américaine et coïncidaient avec ses orientations et présupposés idéologiques. On pouvait aisément discerner l’impératif civilisationnel qui sous-tendait leur promotion de démocratie ou leur théorie du progrès. D’ailleurs, certaines de ces fondations ont fini par regretter leurs campagnes douteuses, comme Rockefeller et son imprudent soutien au contrôle de la natalité en Inde.

Mais à une époque où cinq géants des nouvelles technologies figurent au palmarès mondial des dix plus grandes entreprises, on ne sait plus très bien où s’arrêtent les affaires et où commence la charité. En travaillant pour différents secteurs, de l’éducation à la santé en passant par les transports, ces plates-formes numériques bénéficient d’une opportunité que ne connaissaient pas les magnats industriels du siècle dernier : elles peuvent continuer à vendre leur produit phare — en substance, de l’espoir enrobé d’une multitude de couches de données, d’écrans et de capteurs —, sans avoir besoin d’investir dans des activités non productives.

Facebook en guérisseur

En décembre 2015, le fondateur de Facebook Mark Zuckerberg et sa femme Priscilla Chan ont créé la Chan Zuckerberg Initiative, une société à responsabilité limitée (un statut peu commun pour une organisation caritative) dans le but manifeste de partager leur richesse avec le reste du monde. Ils ont récemment fait parlé d’eux avec leur ambitieux projet d’investir trois milliards de dollars afin de guérir toutes les maladies.

Mark Zuckerberg peut d’autant plus se le permettre que les allègements fiscaux dont bénéficie Facebook font tinter la caisse enregistreuse : au Royaume-Uni, sa déclaration d’impôts affiche un chiffre d’affaires de 210,7 millions de livres sterling, sur lesquels l’entreprise n’a payé que 4,17 millions d’impôts, ce qui représente un taux réel de 2 % (soit tout de même 1 000 fois plus qu’en 2014). La branche britannique de Facebook a cependant obtenu un crédit d’impôts de 11 millions de livres, qui pourra servir à soulager une éventuelle pression fiscale à venir. Voilà une maladie que la Chan Zuckerberg Initiative ne pourra pas guérir.

Lire aussi Benoît Bréville, « La charité contre l’Etat », Le Monde diplomatique, décembre 2014.Le terme de « philanthrocapitalisme », employé tant par ses partisans que par ses détracteurs, semble trompeur, car de tels projets n’ont pas grand chose à voir avec la philanthropie. Sans être admirateur de M. Ford ou de M. Rockefeller, force est de reconnaître que leurs entreprises philanthropiques n’étaient pas motivées par l’appât du gain, quelles que fussent leurs véritables intentions politiques. Mais peut-on en dire autant des « barons voleurs » de l’ère numérique ?

S’il est trop tôt pour juger de l’engagement de M. Zuckerberg pour la santé, on peut néanmoins se pencher sur ses initiatives dans le domaine de l’éducation. Après une donation personnelle de Zuckerberg de 100 millions de dollars à des écoles du New Jersey, un investissement qui tarde d’ailleurs à porter ses fruits, la Chan Zuckerberg Initiative a financé des entreprises censées faciliter l’accès à l’éducation dans les pays en voie de développement.

Facebook en éducateur

L’entreprise caritative a ainsi versé de l’argent à Andela, une start-up basée à Lagos (Nigéria) qui forme des programmeurs, sur le modèle d’autres initiatives du même genre, comme celle de Google (à travers GV, son fonds de placement) et Omidyar Network, une société d’investissement qui appartient aussi à un milliardaire des nouvelles technologies. Quelques semaines plus tard, l’un des co-fondateurs d’Andela s’est retiré pour lancer une start-up spécialisée dans le paiement — sauver le monde ouvre décidément bien des possibilités.

Soif de profits ou sincère volonté d’aider ? Si vous ne parvenez pas à y voir clair dans ces motivations, ne cherchez pas l’erreur, le flou est délibéré. Tandis que les œuvres caritatives de Ford et Carnegie visaient à racheter les péchés commis au nom d’un capitalisme avide, les gens comme Zuckerberg et Omidyar veulent nous convaincre qu’une fois pleinement déployé dans la société, ce même capitalisme avide fera des merveilles.

La Chan Zuckerberg Initiative a aussi investi dans l’entreprise indienne BYJU, qui a mis au point une application destinée à enseigner les sciences et les mathématiques aux étudiants. Certes, il s’agit là d’une noble cause, mais ce qui a véritablement attiré M. Zuckerberg, de son propre aveu, c’est le recours de l’entreprise à l’apprentissage personnalisé, qui nécessite bien entendu la collecte et l’analyse de grandes quantités de données sur des utilisateurs. Cela vous rappelle quelque chose ?

On retrouve cette célébration de la personnalisation dans un autre projet éducatif soutenu par Mark Zuckerberg : un logiciel d’apprentissage conçu par l’entreprise Summit Basecamp. Suite à la visite de Mark Zuckerberg dans l’une de ses écoles en 2013, elle bénéficie aujourd’hui de l’aide de vingt employés de Facebook qui œuvrent à son expansion. Avec succès, puisque selon le Washington Post, ce logiciel est maintenant utilisé par 20 000 étudiants dans plus de 100 écoles.

Les parents de ces étudiants peuvent toujours espérer que l’entreprise ne divulguera aucune donnée personnelle, comme elle s’y est engagé, mais peut-on croire à de telles promesses quand on sait que les fondateurs de WhatsApp, n’ont pas tenu parole ? En effet, après avoir assuré qu’ils garantiraient leur confidentialité lors du rachat de l’application par Facebook en 2014, ils ont annoncé l’été dernier que les données personnelles des utilisateurs seraient partagées avec la nouvelle maison mère.

Lire aussi Pierre Rimbert, « Données personnelles, une affaire politique », Le Monde diplomatique, septembre 2016.Tout comme la crème de la Silicon Valley — Bill Gates et Laurene Powell Jobs, la veuve de Steve Jobs — Mark Zuckerberg a investi dans AltSchool, une start-up lancée par un ancien cadre de Google, grâce à laquelle l’apprentissage personnalisé atteint de nouveaux sommets. Dans la bonne tradition taylorienne, ses salles de classe sont dotées de caméras et de micros afin d’analyser et d’éradiquer tout ce qui pourrait gêner le processus d’apprentissage. AltSchool cherche à s’étendre en vendant des licences de son logiciel à d’autres écoles.

Les poètes disparus

La pseudo-philanthropie d’aujourd’hui n’est souvent qu’un moyen détourné de générer des profits en formant des êtres rationnels, calculateurs et animés de l’esprit d’entreprise, qui raffoleront à leur tour d’autres formes de technologies personnalisées. Un tel apprentissage convient parfaitement aux besoins des multinationales de conseil et des géants de la technologie. Dans un article récent du The New Yorker sur AltSchool, on apprend que ses étudiants lisent L’Iliade armés d’une feuille de tableur où ils inscrivent le nombre de fois où un mot relevant du champ lexical de la « colère » apparaît dans le texte. De telles écoles produiront sans doute d’excellents experts-comptables ; les poètes, quant à eux, n’y trouveront probablement pas leur compte.

En outre, certains membres de l’élite des hautes technologies sont de fervents défenseurs des charter schools (1), un effort de longue date pour renforcer l’aspect compétitif du secteur de l’éducation en encourageant les initiatives privées financées par le secteur public. Qu’on ne s’étonne pas si, à l’avenir, Bill Gates et consorts brandissent l’arme des données personnelles pour prouver la nécessité d’une refonte du système éducatif traditionnel…

Prenons garde à ne pas céder au syndrome de Stockholm en sympathisant avec les ravisseurs de notre démocratie. D’une part, vu les impôts dérisoires que rapportent les entreprises de hautes technologie, il est logique que le secteur public ne parvienne pas à évoluer assez vite. D’autre part, en donnant systématiquement au secteur privé une longueur d’avance au moyen d’innovations qu’elles conçoivent et maîtrisent, les élites de la technologie peuvent être pratiquement sûres que la population préférera toujours les technologies privées mais fluides à leurs équivalents publics un peu désuets.

On devrait s’inquiéter, et non se réjouir, de ne plus pouvoir distinguer la philanthropie de la spéculation. Face à une Silicon Valley si désireuse de sauver le monde, on ferait bien de se demander qui nous sauvera enfin de la Silicon Valley.

 

Evgeny Morozov Monde diplo octobre 2016